Ambiance électrique mardi 22 février à Ain el-Helwe, le plus grand camp palestinien du Liban, situé dans la périphérie de Saïda au sud de Beyrouth. S'il fallait une preuve que les factions palestiniennes y conservent des armes, c'est réussi. Ce jour-là, Farouk Kaddoumi, le chef du Fatah, y effectue une visite entouré d'un impressionnant dispositif de sécurité. Miliciens patibulaires bardés de kalachnikovs ou de fusils d'assaut américains M-16, certains en treillis militaire, d'autre en jeans et lunettes noires, le paquet de Marlboro dans la poche revolver. La quincaillerie légère ostensiblement déployée autour du bâtiment qui l'accueille laisse imaginer ce que recèlent de nettement plus substantiel les arsenaux de ce camp de 80 000 personnes, vaste bidonville en dur aux ruelles défoncées et crasseuses où l'armée libanaise ne s'aventure pas.

Besoin de répit

Le chef de la principale composante de l'OLP est venu de Palestine pour «tranquilliser» les Palestiniens. «Ah bon, les Palestiniens du Liban sont inquiets?» «Non, non», corrigera plus tard le «colonel» Mounir al-Maqdah, responsable politique et militaire des milices du Fatah pour tout le Liban. «Il est venu pour insister sur un certain nombre de points importants.» Dans une salle de réunion comble, quelque cent personnes, des hommes pour la plupart, mais aussi des femmes, tous plutôt âgés, écoutent l'orateur expliquer qu'«il n'est pas vrai, comme le dit Bush, que la démocratie peut se réaliser sous l'occupation». Que le peuple palestinien porte dans ses mains «un rameau d'olivier et une arme», en référence à la célèbre formule de Yasser Arafat prononcée à la tribune des Nations unies en 1974. Et que «les Palestiniens ne doivent pas être contraints de lâcher le rameau d'olivier».

«A chaque fois que nous décrétons une trêve, poursuit Kaddoumi devant un auditoire acquis, la violence de Sharon redouble et c'est pour cela que nous conservons nos armes. Mais après une guerre longue, c'est vrai aussi que nous avons besoin d'un répit. D'autant que nous avons réussi à convaincre le monde et Bush de la nécessité d'un Etat palestinien.» D'où cette insistance au droit au retour, sur lequel il revient sans cesse, affirmant qu'un grand forum international doit être prochainement organisé sur ce thème à Beyrouth.

En revanche, le nom même de Rafic Hariri n'est pas prononcé une seule fois, quand bien même les portraits de l'ex-premier ministre assassiné tapissent les murs des échoppes dans la rue principale du camp, jusqu'à supplanter ceux du défunt raïs palestinien. Pas un mot non plus de la résolution 1559, qui somme les milices au Liban de désarmer, ni de ce climat d'intense pression sur la Syrie pour qu'elle quitte le Liban. Or la Syrie, dit-il pourtant, «est le seul pays qui nous soutient».

Dans les camps du Liban, Damas a la réputation de jouer des différentes factions palestiniennes pour maintenir les équilibres en sa faveur. L'armée libanaise, elle, ne fait qu'en filtrer les accès. A Ain el-Helwe, les autorités de Beyrouth insistent auprès des visiteurs étrangers sur le fait qu'elles déclinent par avance toute responsabilité en cas d'incident. Des heurts violents s'y produisent en effet régulièrement entre Fatah d'un côté, militants islamistes du Hamas ou du Jihad de l'autre, sans parler des émules de Ben Laden qui prospèrent sur la misère du lieu. Ces dernières semaines, Damas et le pouvoir pro-syrien à Beyrouth n'ont pas hésité à instrumentaliser ces enclaves en faisant planer la menace d'un chaos en cas de retrait des troupes syriennes du Liban. Sous-entendu: l'armée libanaise n'est pas capable d'assurer la sécurité, et à plus forte raison de procéder au désarmement des Palestiniens, conformément à ce qu'exige la résolution 1559 de l'ONU.

Confiance en personne

Dans la maison du «colonel» Mounir, en tout cas, l'heure n'est pas à déposer les armes. On y accède par d'étroites et tortueuses venelles. Dans la courette en terre battue où quelques poules noires picorent du grain, ses lieutenants récupèrent les pistolets qu'ils ont laissés avant de se rendre à la réunion de Farouk Kaddoumi. Dans le salon, entre deux canapés, des lance-roquettes sont appuyés contre le mur. «Au vu des expériences du passé, nous n'avons confiance ni envers l'ONU ni envers les Etats-Unis», dit l'homme au profil d'«Afghan», regard perçant encadré d'une large barbe. «Nos armes sont notre garantie pour l'application des résolutions de l'ONU qui stipulent notre droit au retour.» A propos de résolution, que pense-t-il de la 1559? «Elle est injuste à l'égard de la nation arabe et dangereuse pour les Palestiniens du Liban parce qu'elle ouvre la voie à leur établissement définitif dans le pays, répond-il. Que l'on commence par appliquer la 194 ou la 242 et, alors, on pourra commencer à parler désarmement.»