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«Air Cocaïne», des narcos dans le ciel européen

Le procès de la prétendue filière aérienne d’approvisionnement de la France en cocaïne se tient à Aix-en-Provence depuis la mi-février. Mais dans le ciel européen, bien d’autres avions apportent de la coke dans leurs valises…

Ils sont presque devenus, malgré eux, les autres accusés du procès de l’affaire «Air Cocaïne» qui se tient, depuis la mi-février et jusqu’au 5 avril, devant la Cour d’assises spéciale d’Aix-en-Provence, uniquement composée de magistrats. Eux? Les fins limiers de l’OCRTIS, l’Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants de la police française.

Cachoteries policières

La raison de cette attention: les révélations sur la lutte au couteau entre services d’enquêtes lors des filatures, de 2010 à 2013, des protagonistes aujourd’hui déférés devant la justice, et la défiance envers les policiers spécialisés de la juge d’instruction marseillaise, Christine Saunier-Ruellan.

«On l’a ressenti comme une injustice», a reconnu cette semaine à l’audience l’un des vétérans des stups. Sans rappeler l’arrière-plan de cette méfiance: l’explosion du trafic de cocaïne en France et en Europe, les yeux fermés par les autorités policières et douanières sur de trop nombreux vols suspects, et les révélations dévastatrices de juillet 2017 sur les cachotteries des policiers de l’OCRTIS qui protégeaient leurs indics plus que de raison.

En octobre 2015, un fourgon rempli de cannabis stationné à Paris avait été saisi par les douanes alors que la police avait laissé faire. D’où la mise en examen, en 2017, du patron des stups français d’alors, François Thierry…

Un tsunami de poudre blanche 

Retour à l’affaire «Air Cocaïne». Au cœur de la nuit du 19 au 20 novembre 2013, l’unité anti-drogue de la police locale empêche, sur l’aéroport de Punta Cana (en République dominicaine, réputée plaque tournante des trafics) le décollage d’un avion d’affaires appartenant au magnat de l’optique Alain Afflelou, loué via un familier de la jet-set de la Côte d'Azur, Franck Colin.

Dans la vingtaine de valises débarquées de leur Falcon 50? Près de 700 kilos de cocaïne. Les neuf accusés jugés à Aix-en-Provence – dont les deux pilotes, ex-héros de l’armée de l’air française, et le chef présumé des trafiquants, arrêté en mai 2016 en Espagne – nient toujours en bloc malgré les 62 000 pièces versées au dossier. Avec, comme toile de fond, le tsunami de poudre blanche sur l’Europe, en dépit du quadrillage du ciel par les radars depuis les attentats du 11 septembre 2001 à New York.

Jets d'affaires et hélicoptères privés

«Depuis le milieu des années 2000, les aéronefs légers et les jets d’affaires jouent pleinement le rôle de mules», écrivent les journalistes Jérôme Pierrat et Marc Leplongeon dans leur livre L’affaire Air Cocaïne (Ed. Fayard). «Les affaires d’hélicoptères reliant à basse altitude l’Espagne au Maroc, ou les avions privés en provenance des Caraïbes faisant escale aux Açores se comptent par dizaines.» Motif des escales sur les îles européennes: seule la dernière provenance des aéronefs est signalée aux contrôleurs aériens, pour qui ces vols sont intra-UE, donc moins surveillés…

Sur ces routes aériennes, la presse est en général plus discrète que sur les saisies record des douanes sur les cargos en provenance des ports d’embarquement de la coke produite dans les pays andins d’Amérique latine (ports de Piura au Pérou, Guayaquil en Equateur, Santos au Brésil, La Guaira au Venezuela). Mais rien qu’en France, les chiffres montrent que le ciel est zébré de poudre blanche: 9,2 tonnes de cocaïne y ont été saisies en 2017, un record et une augmentation sans précédent de 140% par rapport à 2016.

Quadriller des milliers d'aérodromes

Premier moyen de transport aérien: les passagers en provenance de Guyane et des Caraïbes (216 arrêtés en 2017). Second moyen: les vols d’affaires. Une réalité sur laquelle Europol – la coordination policière européenne à laquelle participe la Suisse – travaille depuis 2011 avec ses projets Avia et AP Cola. Mission: quadriller les milliers d’aérodromes de l’Union. «Les trafiquants peuvent utiliser des zones agricoles, des routes désaffectées ou même procéder à des largages, explique un manuel rédigé par Europol. Ces petits appareils échappent aux contrôles radar et ne déposent pas de plan de vol. Et, quand ils en déposent, ils sont faux.»

Le corollaire de ces routes aériennes de la drogue est, bien sûr, l’augmentation de la consommation de cocaïne. «La hausse observée du nombre des saisies réalisées sur les itinéraires de trafic traditionnels vers les principaux marchés européens de la cocaïne corroborent l’hypothèse d’une résurgence de cette substance», note le rapport 2018 de l’Observatoire européen des drogues.

Un marché à 5,7 milliards par an

Chaque année, 3,5 millions de nouveaux consommateurs européens découvrent la cocaïne, selon l’observatoire. En 2017, 89 000 saisies ont eu lieu dans l’UE (plus Norvège et Suisse), pour un volume de 69,4 tonnes. Problème: les saisies de cocaïne ne représentent en quantité que 10% des stupéfiants interceptés. La valeur du marché de la cocaïne dans l’UE avoisine 5,7 milliards d’euros par an.

Comment faire pour y remédier? L’affaire «Air Cocaïne» montre, surtout, combien l’écheveau est compliqué à démêler, surtout lorsque les trafiquants en lien avec les narcos latino-américains choisissent de s’établir dans des pays membres de l’UE comme la Roumanie ou la Bulgarie, ou dans les Balkans, avec lesquels la coopération judiciaire est compliquée. Preuve de la complexité de cet imbroglio mafieux: même le commerce d’occasion des avions gros-porteurs est affecté.

«L’acquisition d’avions d’occasion en Europe présente un autre avantage, peut-on lire dans La guerre perdue contre la drogue (Ed. La Découverte). Elle permet de faire d’une pierre deux coups: blanchir le produit de livraisons récentes et investir dans l’infrastructure du trafic, tout en opérant un minimum de mouvements financiers.» Les nuages de coke vont continuer d’assombrir le ciel européen.

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