C'est dans un grand hôtel londonien à quelques encablures de Hyde Park que Akhmed Zakaïev reçoit les journalistes, après la mort mardi du président indépendantiste tchétchène Aslan Maskhadov, tué par les services de sécurité russes. Vêtu de noir de la tête au pied, le représentant en Europe du mouvement indépendantiste tchétchène regrette la perte de «son ami, d'un idéaliste». Son fils Chalim fait office de secrétaire: aucune mesure de sécurité particulière n'entoure l'homme que Moscou présente toujours comme un «dangereux terroriste» dont il réclame l'extradition. Outre un homme d'affaires norvégien, «ami de longue date», deux gardes de corps entourent Akhmed Zakaïev avec nonchalance. L'un d'eux sert d'interprète. Et si Akhmed Zakaïev répugne à parler de stratégie et d'opérations militaires, il martèle en revanche avec insistance son credo: Russes et Tchétchènes veulent la paix, mais le président Vladimir Poutine, lui, veut la guerre.

Dans quelles conditions le président Aslan Maskhadov a-t-il trouvé la mort?

Akhmed Zakaïev: La mort d'Aslan Maskhadov est pour ainsi dire accidentelle. Il se trouvait dans un village [ndlr: Tolstoï-Iourt] du nord de la Tchétchénie avec deux hommes seulement et sans les mesures de sécurité qui l'accompagnent en temps normal, de façon à ne pas attirer l'attention sur lui. Comme souvent durant l'hiver, Maskhadov passe de village en village pour que les Russes ne le repèrent pas. Mardi matin, une fusillade a éclaté entre les troupes d'élite russes et Maskhadov et ses hommes. Il a été tué dans cette fusillade, j'en ai eu confirmation par des personnes que j'ai jointes en Tchétchénie. Et, contrairement à ce que la propagande russe a laissé entendre, il ne disposait pas d'un bunker dans ce village. Il était seul ou presque. Dans ces conditions, il n'y avait qu'une issue pour lui, car il ne se serait pas rendu aux Russes.

– Que signifie la mort d'Aslan Maskhadov pour le mouvement séparatiste tchétchène?

– Je tiens d'abord à dire qu'avec sa mort je perds un ami de longue date, quelqu'un qui avait fait de moi son représentant en Europe, son ministre de la Culture. C'était un homme de conviction, un idéaliste, et il ne faut pas oublier qu'il était le président de la République de Tchétchénie, élu en 1997 par le peuple tchétchène. C'était quelqu'un qui aspirait à la paix. Mais si c'est une grande perte pour la résistance tchétchène, quelqu'un d'autre a déjà pris sa place.

– Comment s'est déroulée la nomination du nouveau leader, Abdoul-Khalim Saïdoullaïev?

– Comme cela était le cas après la mort le 21 avril 1996 [du général] Djokhar Doudaïev, le Conseil de défense de la République de Tchétchénie a désigné Abdoul-Khalim Saïdoullaïev comme leader transitoire, le temps que des élections puissent avoir lieu. Même si je n'ai pas encore parlé personnellement au nouveau leader, je le connais bien: c'est quelqu'un qui, comme Aslan Maskhadov, veut obtenir la paix. Il n'est certes pas très connu [des Occidentaux], il ne s'est pas illustré sur les champs de bataille, mais c'est l'une des personnalités les plus proches d'Aslan Maskhadov. Il est à même de continuer sa «realpolitik». De mon côté, je vais continuer ma mission de représentant du mouvement tchétchène en Europe: de Londres [ndlr: où il a obtenu en 2004 l'asile politique après une procédure d'extradition lancée par Moscou et rejetée par la justice britannique], je vais poursuivre ma mission et représenter en Europe le gouvernement élu de la République de Tchétchénie.

– Craignez-vous pour votre vie?

– Je ne crains pas pour ma sécurité plus que cela: tout le monde doit en revanche être conscient qu'il est à la merci d'une attaque nucléaire du régime de Poutine.

– La guerre va-t-elle reprendre en Tchétchénie?

– Russes et Tchétchènes veulent la paix: elle viendra tôt ou tard, j'en suis persuadé. La seule personne qui rejette la paix, c'est Poutine. Son régime veut la guerre, veut détruire la Tchétchénie et ses habitants. Sa politique s'apparente à du terrorisme. Toutes les initiatives pacifiques ces dernières années ont émané d'Aslan Maskhadov, pas de Poutine

– L'unité du mouvement tchétchène existe-t-elle vraiment alors que Chamil Bassaïev, qui a revendiqué la prise d'otages de Beslan en septembre, pourrait devenir le leader des rebelles?

– Mais Bassaïev ne représente rien ni personne! Il n'est jamais en Tchétchénie, il n'y reste que quelques jours et il a toute liberté pour circuler en Russie. Ne dites pas que Bassaïev est un patriote qui veut la paix: il n'a aucune légitimité au sein de la population! Bassaïev est en fait un instrument aux mains du régime de Vladimir Poutine. Chamil Bassaïev est la pire des choses qui pouvaient arriver à la Tchétchénie et aux Tchétchènes.