Son visage est partout. Dans la salle de rédaction anonyme d’Aktuality.sk, déplacée à la périphérie de Bratislava pour cause de travaux, Jan Kuciak est logiquement une icône. Un livre collectif tout juste publié à la mémoire de ce journaliste d’investigation assassiné avec sa compagne le 1er février 2018 est en train d’être dédicacé par ses collègues à tout ce que la Slovaquie compte d’élus et de personnalités influentes. Un antidote contre les mafias qui, selon Jan, gangrènent l’est de ce petit pays de cinq millions d’habitants? «Nous sommes désormais le site web slovaque le plus consulté. La disparition de Jan nous impose de ne rien lâcher», explique Pavol Stroba, son spécialiste des questions européennes.

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«Notre Europe est celle des rancœurs»

Aktuality est – comme Le Temps – la propriété du groupe Ringier-Axel Springer qui, en revanche, s’est complètement désengagé de la Hongrie voisine. Les groupes de presse d’Europe de l’Ouest seraient-ils des garanties face aux poussées nationalistes et aux agissements mafieux? Ursula Kovalyk peine à répondre. Dans son beau roman L’Ecuyère (Ed. Intervalles), cette travailleuse sociale ne craint pas de faire dire à son héroïne, cavalière indisciplinée: «La période la plus heureuse de ma vie avait eu lieu en plein régime totalitaire», avant la chute du Rideau de fer et la partition de la Tchécoslovaquie en 1993. «Nos sociétés se cherchent alors que vous avez peut-être davantage de repères et de recul, risque-t-elle. Nous n’arrivons pas à trier dans notre passé. Nous avons un parti néonazi (Kotleba) qui rêve de restaurer le régime fasciste pro-allemand durant la guerre. Et pour nos enfants nés après 1989, c’est peut-être pire. Beaucoup, comme mon fils de 29 ans (installé en Espagne) sont partis. Ils culpabilisent. Notre Europe est celle des rancœurs.»

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Les rédacteurs d’Aktuality se sont félicités, en majorité, de l’élection surprise en mars de la libérale Zuzana Caputova, ex-militante écologiste et anti-corruption, à la présidence de la République, où elle s’installera sous peu. Une brèche ouverte par le séisme Jan Kuciak? «Oui, face au front machiste et ploutocrate des populistes, qui théorisent l’idée stupide de l’homme fort», réagit aussitôt Ursula Kovalyk, féministe assumée dans cette partie de l’Europe où le patriarcat résiste à tous crins, discriminant aussi les homosexuels. Jugement plus nuancé chez les ex-confrères du journaliste disparu: «Pourra-t-elle s’imposer face à des démagogues qui montrent des vidéos des musulmans à Bruxelles ou Paris en affirmant que l’Europe est envahie et que la chrétienté est assiégée? Ici, même les libéraux sont anti-migrants», explique Pavol Stroba. En Slovaquie, où les mafias profitent de l’ombre, le racisme a de plus en plus pignon sur rue. «J’ai mis du temps à comprendre que j’étais arrivée au terminus», conclut, dans son roman, l’Européenne lucide Ursula Kovalyk.