Ce 8 avril 2019, le jour tombe sur Khartoum, la capitale soudanaise, théâtre depuis des mois de manifestations antigouvernementales. De blanc vêtue, une femme debout sur le capot d’une voiture harangue la foule hérissée de téléphones portables. Un cliché devient rapidement viral. Il transforme une étudiante en icône bien au-delà du Soudan.

«J’ai vu cette photo deux heures plus tard parmi beaucoup d’autres. J’ai immédiatement ressenti qu’elle était spéciale», raconte Alaa Salah, invitée à Genève par le Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH). Plutôt qu’elle-même, elle voit aujourd’hui sur l’image le «courage des Soudanaises».

«Cela m’a donné une grande responsabilité, dit la jeune femme, celle de transmettre la vérité sur la révolution.» Jusqu’ici, les protestations commencées en décembre 2018 dans une ville de province contre la hausse du prix du pain étaient quasiment invisibles en dehors du Soudan. Trois jours après le cliché, le président Omar el-Béchir, presque trente ans au pouvoir, est déposé par l’armée, ouvrant une transition incertaine.

«La vie était devenue impossible»

«La vie était devenue impossible sous ce régime corrompu et oppressif, relate Alaa Salah. Quand les manifestations se sont répandues à travers le pays, j’ai senti que c’était le moment de changer le Soudan.» Cette fille de la classe moyenne, un père entrepreneur dans le bâtiment et une mère dans le design d’habits, dit être descendue dans la rue au nom de celles et ceux qui ne le pouvaient pas. Trop accaparés par les pénuries, y compris de légumes et de fruits malgré la richesse agricole du Soudan, les queues interminables pour l’essence ou devant les banques.

Il faut insister pour que l’étudiante en architecture et urbanisme évoque elle aussi son lot quotidien. Les trois heures de trajet dans le chaos des transports publics jusqu’à l’université. Puis, enfin arrivée, elle doit déjà penser au retour encore plus fastidieux. Alaa Salah dit n’avoir «pas prévu de devenir le symbole de la révolution soudanaise». Mais elle avait quelques prédispositions: une facilité de contact avec les autres et un goût pour le leadership, à l’école déjà, puis en tant que représentante des étudiants, dès sa première année à l’université.

«Moins pratique que les pantalons»

Le 8 avril 2019, elle avait de nouveau revêtu un drap blanc, en symbole de paix et contre la répression. Les manifestantes en avaient fait de même le mois précédent. «C’était moins pratique que les pantalons quand nous devions nous enfuir», rigole-t-elle. Ce soir-là, elle passe de groupe en groupe, scandant des slogans repris par l’assistance. Les mots sont souvent tirés de poèmes populaires. Par exemple: «La balle ne te tue pas, ce qui te tue, c’est le silence, la peur et le fait de rester indigne.»

En revanche, Alaa Salah n’était heureusement pas là quand des paramilitaires ont attaqué, à l’aube du 3 juin 2019, le sit-in des manifestants à Khartoum, tuant des dizaines de personnes, voire une centaine. «Je venais de partir pour rentrer chez moi quand j’ai compris ce qui se passait, j’ai essayé de revenir mais des barrages de l’armée bloquaient les rues. J’entendais les coups de feu et voyais la fumée», se souvient-elle.

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Les jours suivants, les forces de réaction rapide, des milices venues de la province du Darfour pour effectuer le sale boulot, font régner la terreur dans les rues de la capitale. Les manifestants se terrent chez eux. «Des voitures banalisées sillonnaient mon quartier. Mes parents se demandaient s’il ne fallait pas que je parte à l’étranger. Mais, pour moi, il en était hors de question», affirme l’étudiante.

La fameuse photo et sa notoriété l’ont-elles protégée? «Peut-être, dit-elle, même si ces tueurs n’avaient peur de rien.» Le responsable présumé du massacre de Khartoum, le général Mohamed Hamdan Dagalo, alias «Hemeti», fait partie du conseil de transition, auquel l’armée a finalement consenti en août 2019. Cette instance composée à la fois de militaires et des représentants de la contestation doit mener le Soudan vers des élections libres. Un gouvernement civil a également été désigné. Le convoi du premier ministre, Abdallah Hamdok, a d’ailleurs été visé par une mystérieuse attaque lundi. Alaa Salah y voit la main de fidèles de l’ancien régime.

La vie quotidienne a-t-elle changé depuis la chute d’Omar el-Béchir? L’étudiante sourit tristement: «La situation a empiré, mais c’est le résultat des politiques catastrophiques menées pendant trente ans. On ne peut pas changer le pays du jour au lendemain. Il faut de la patience.»