Alain Juppé n’a pas révisé avant de participer, ce jeudi soir sur BFM TV et Itélé (malgré la grève), au second débat télévisé de la primaire de la droite française. «Il doit juste confirmer sa prestation du 13 octobre. Etre à la fois le plus solennel et le plus rassembleur», note un de ses conseillers, au siège parisien de sa campagne, boulevard Raspail. On se souvient de l’issue du premier débat sur TF1. L’ancien premier ministre, favori des sondages, avait été tiré au sort pour conclure l’émission. Et il l’avait fait de belle manière: souriant, présidentiel, rassurant. Les téléspectateurs l’avaient d’ailleurs déclaré vainqueur: 36% d’opinions favorables selon la Sofres, 35% selon BFM.

Bis-repetita donc, pour le maire de Bordeaux qui aura en plus, jeudi soir, l’avantage d’être interrogé avec les six autres candidats sur des thématiques (Europe, sécurité, éducation) sur lesquelles il a publié plusieurs livres programmes, et bénéficie d’une image très régalienne? Pas sûr du tout, selon le député centriste du Pays basque Jean Lassalle, lui-même candidat déclaré à l’Elysée hors primaire, et ancien soutien du très sulfureux François Bayrou (lire ci-contre): «Juppé va perdre parce que peu à peu, sa détermination à mener une politique de droite sera moins franche que celle de ses concurrents», pronostiquait-il récemment.

Etre favori, mais pas trop tôt

Le raisonnement est implacable: pour se qualifier à l’issue du premier tour de la primaire le 20 novembre, puis l’emporter le 27, Alain Juppé a bien plus besoin que ses rivaux des voix des électeurs du centre. Or rien ne dit que ceux-ci se déplaceront en nombre suffisant. Alors que la «droite française profonde» voudra, elle, se rendre aux urnes pour crier sa colère et son envie d’alternance pour en finir avec le quinquennat Hollande. Le politologue Jean Garrigues confirme: «Juppé n’a pas intérêt à rester dans la position de l’hyper favori car les électeurs détestent les scénarios dictés d’avance.»

Comment faire, dès lors, pour conserver son avance qui semble s’effriter – 37% (-4) pour Alain Juppé contre 31% à Nicolas Sarkozy (+2) selon le dernier sondage IFOP – tout en maintenant sa pole position? D’abord être présent sur le terrain, et en particulier sur des lieux symboles des promesses non tenues de son principal adversaire Nicolas Sarkozy tel Toulon où il se trouvait jeudi dernier, ou la salle d’Argenteuil, près de Paris mardi. Dans le port méditerranéen, Sarko-président avait en 2008 tenu son grand discours sur la crise financière. A Argenteuil, Sarko-candidat avait en octobre 2005 promis de «nettoyer au kärcher» les banlieues des «racailles». On connaît la suite: «Alain Juppé doit à chaque fois qu’il le peut montrer qu’il a le bon diagnostic et qu’il n’est pas dans l’hystérie, poursuit son entourage. Son plus grand capital est la confiance qu’il inspire aussi bien chez les chefs d’entreprise que chez les petits commerçants de banlieue, car il rassure.»

Ralliement de Valérie Pécresse

Autre priorité: ne pas se laisser enfermer dans un duel avec Nicolas Sarkozy. Car à ce jeu, l’ancien président, toujours à l’affût, est redoutable. Le fait que la présidente de la région Ile de France Valérie Pécresse, ancienne alliée de François Fillon, ait décidé de le soutenir, est de ce point de vue très important. Explication de son QG: «Très positionnés à droite, François Fillon, Bruno Le Maire, Jean-François Copé et Jean-Frédéric Poisson prennent tous en priorité des voix à Sarkozy. Ce n’est donc pas en répondant aux provocations de ce dernier qu’on va l’affaiblir.»

L’hypothèse d’un méchant règlement de comptes en direct entre François Fillon, piétiné par Nicolas Sarkozy dont il fut le premier ministre, est souvent évoqué boulevard Raspail. Même si le format du débat de ce soir (une minute de réponse, puis une minute de droit de réponse par question et par candidat) va à nouveau limiter la bagarre cathodique: «Fillon a le soutien de la droite conservatrice, nous confirmait Jean Garrigues, auteur de Elysée Circus (ed. Tallandier). Il est le mieux placé pour déstabiliser l’ex-président.»

Pourquoi s’inquiéter, alors? Avant tout parce qu’Alain Juppé reste prisonnier de l’équation de la primaire: largement en tête s’il se présentait aujourd’hui directement devant les Français pour la fonction suprême, ce dernier paie le prix de son éloignement du parti, de l’image de «ville riche» de Bordeaux, de son manque de base militante, de ses compromis avec le centre, bref, de sa prétendue distance avec les réalités d’une France de droite minée par le Front national. «On l’a vu aux Etats-Unis avec Trump, explique un sarkozyste. Electoralement, lors de la primaire, la colère pèse plus que la raison.»


L’épouvantail nommé Bayrou

L'ancien candidat centriste rallié à Alain Juppé est la cible des sarkozystes

Pilonner méchamment François Bayrou pour atteindre Alain Juppé: depuis quelques jours, la tactique du camp de Nicolas Sarkozy est évidente. Objet des attaques? Les supposées conséquences politiques du ralliement de l’ancien candidat centriste au maire de Bordeaux, pourtant connu depuis des mois.

Eviter l’erreur des socialistes

Selon le camp Sarko, François Bayrou aurait obtenu pour le centre (Modem, UDI) au moins une centaine de promesses d’investitures de députés pour les élections législatives de juin 2017, sur lequel le vainqueur de la primaire de la droite tranchera. Le dispositif de la primaire de droite prévoit en effet que le futur candidat à l’Elysée – devenu automatiquement patron des Républicains – choisira les futurs candidats à l'Assemblée nationale. L'objectif est d'éviter ce qu'il s'était passé chez les socialistes en 2012 lorsque François Hollande élu président avait laisser son adversaire Martine Aubry choisir les candidat à la députation, notamment les futurs «frondeurs». Or parler d’investitures centristes, c’est réveiller le démon des divisions de la droite et faire peur aux parlementaires sortants des Républicains. Bref, c’est aiguiser les couteaux.

«Alternance molle»

Les anti-Bayrou ont surtout trouvé un slogan qui fait mal: «L’alternance molle.» Comme si le ralliement du centriste qui avait voté François Hollande en 2012 condamnait Alain Juppé à l’impuissance… et à une union nationale dont une grande partie des électeurs de droite ne veulent pas. Or la cible est bien choisie, car personne, parmi les six autres candidats à la primaire – sauf peut-être Jean-Frédéric Poisson en raison de convictions catholiques partagées – n’apprécie le maire de Pau. Lequel a toujours dit qu’il serait sans doute à nouveau candidat à l’Elysée si quelqu’un d’autre qu'Alain Juppé remporte la primaire. François Bayrou ou l’épouvantail qui arrange (presque) tout le monde à droite. (R. W.)