Il se tait. Il consulte. Il enrage. Depuis l’annonce tonitruante par François Fillon du maintien de sa candidature présidentielle mercredi, après avoir reçu la convocation des juges pour le 15 mars, Alain Juppé n’est plus le vaincu de la primaire de la droite, replié dans sa mairie de Bordeaux.

«Il est sincèrement blessé de voir son camp politique aussi mal en point, à la veille d’une élection présidentielle tellement gagnable» explique au Temps une ses collaboratrices bordelaises. L’ancien premier ministre de Jacques Chirac est évidemment en contact constant avec ses proches, désormais tous démissionnaires de la campagne Fillon. Avant un éventuel assaut final, sa garde rapprochée s’est reconstituée.

Une primaire qui a laissé des traces

L’homme Juppé reste pourtant dubitatif. Il sait que la primaire de novembre 2016, dont il était l’incontestable favori sur la ligne de départ, a réveillé ce qu’il craignait le plus: son âge, son image d’homme du passé, sa réputation d’élu trop rigide, pas assez proche des gens. A Bordeaux, où sa première adjointe Virginie Calmels l’avait remplacé durant la campagne, ce scrutin a laissé des traces. Les images du débat télévisé de la finale face à François Fillon, suivi par plus de huit millions de Français le 24 novembre, sont presque devenues taboues parmi ses partisans.

Sa salive visible à l’écran, sa difficulté à contrer les arguments populaires et percutants de son adversaire restent dans les mémoires. Lui-même, en plus, semblait avoir tiré un trait dans le dernier billet de son blog, le 21 février «J’ai d’emblée déclaré que je ne me prêterai pas à une telle opération (de remplacement) contre la volonté de l’intéressé écrivait-il. François Fillon a confirmé à plusieurs reprises qu’il était déterminé à aller jusqu’au bout. Je pense qu’il ne changera pas d’avis».

Retour possible

Que s’est-il donc passé pour que tout le monde évoque un possible retour de Juppé au premier plan ce week-end? Surtout si la manifestation de soutien à François Fillon, dimanche au Trocadéro, ne parvient pas à mobiliser autant que l’espère le candidat de la droite. D’abord un choc: celui des images de Fillon devant les caméras, mercredi, en train de s’en prendre aux juges et à leurs soi-disant manœuvres. Condamné en 2004 à un an d’inéligibilité et à 14 mois de prison avec sursis pour «prise illégale d’intérêts» dans l’affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris sous Jacques Chirac, Alain Juppé a connu l’épreuve de la justice. Il se souvient aussi qu’à l’époque, François Fillon était resté fort discret. La blessure de ces années-là, lorsque beaucoup à droite espéraient son retrait politique, s’est rapidement rouverte.

Tout peut changer si l’orgueil, qui est l’un de ses moteurs, se remet en route

L’autre raison pour laquelle Alain Juppé n’est plus hors-jeu est Nicolas Sarkozy. Les deux hommes, jusque-là, s’étaient toujours respectés. L’ancien président, dont il fut le ministre des Affaires étrangères, avait même pris soin lors des primaires d’éviter le sujet de son âge (71 ans), et l’évocation des grandes grèves de 1995-1996 qui paralysèrent la France alors qu’Alain Juppé dirigeait le gouvernement. Puis est intervenue la rupture: Fillon, comme Sarko, ont attaqué le maire de Bordeaux sur ses discussions avec François Bayrou. Le mot «traître» a été prononcé à son encontre. L’idée d’une entente avec le centriste – aujourd’hui rallié à Emmanuel Macron – est devenue une injure.

Mieux: Juppé a compris, début février, que l’ancien Chef de l’Etat refusait de voir en lui un éventuel recours. La fracture de 1995, lorsque Juppé soutenait Chirac et Sarkozy militait pour Balladur, est remontée à la surface. Sarko, à la manœuvre pour placer ses hommes tels que François Baroin, a fait de l’anti-jeu. «Tout peut changer si l’orgueil, qui est l’un de ses moteurs, se remet en route» nous expliquait en janvier Bruno Dive, auteur de «Juppé, l’homme qui revient de loin» (Ed. de l’Archipel). C’est ce qui s’est passé.

L’envie de se battre

Dernier élément enfin: Alain Juppé a pris jeudi connaissance du sondage qui peut faire la différence. Selon l’institut Odoxa qui a testé l’hypothèse de sa candidature, le maire de Bordeaux pourrait arriver en tête au premier tour avec 26,5% devant Emmanuel Macron, et donc écarter Marine Le Pen de la finale. Ce qui serait, dans tous les cas de figure, une ultime victoire. Se retrouver face à un candidat de la nouvelle génération, avec le même parcours (ENA, inspection des finances) – bref, une sorte de Juppé jeune – lui a, selon ses proches, redonné envie de se battre.

La bataille, en plus, se jouera alors au centre et sur les questions régaliennes, son terrain de prédilection. «Perdre au second tour après avoir fait battre le Front national, ce n’est pas un échec. C’est un succès pour la France» nous confiait, lors de la bataille de la primaire à droite, le député juppéiste de Savoie Hervé Gaymard. Sauf qu’à l’issue de cette maudite primaire, les sondages se sont avérés faux…


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