L'appel du nord américain (2/5)

En Alaska, des chasseurs de baleines de père en fils

Chez les Inupiats, une croyance veut que la baleine «s’offre» à eux. Dans la puissante famille Brower, on sait particulièrement ce que cela signifie. Deuxième chapitre de notre périple

De Barrow, la ville la plus au Nord des Etats-Unis, peuplée d'Inuits, aux loups menacés de Denali, en passant par Whittier, où presque tous les habitants vivent dans un seul immeuble, «Le Temps» arpente cette semaine l'Alaska sauvage.

Le premier chapitre: Voyage à Barrow, Alaska, la ville du bout du monde

Coincée tout au nord de l’Alaska, Barrow est une ville rythmée par la chasse à la baleine. Les Inupiats sont fiers de leurs traditions, fiers des 56 équipes de baleiniers qui partent en mer, et du partage du lard de baleine, le fameux maktak, avec toute la communauté. Ici, la chasse à la baleine est sacrée. C’est souvent une affaire de famille. Qu’importe le fait que les «non Native» puissent s’en offusquer. A Barrow, tout ou presque tourne autour du mammifère marin. Dans le petit restaurant japonais Osaka, le patron exhibe fièrement son portable pour nous montrer ces scènes habituelles de baleines boréales dépecées et éviscérées au bord de la banquise ou sur la plage.

Une graisse nécessaire

C’est dans une maison bleue, adossée à un tas de glace, que nous reçoivent George Edwardson et Frederick Brower, le président et le directeur de l’ICAS, l’Inupiat Community of the Arctic Slope, une organisation qui défend les droits et les traditions des Inuits. Une génération les sépare. George Edwardson, longue et fine queue-de-cheval blanche dans le dos et un fort appétit pour des cacahuètes pendant toute l’interview, est d’humeur malicieuse: «Je vais tout vous raconter sur mon peuple. Sauf ce que nous faisons au lit!» Tout? C’est bien la chasse à la baleine, cette activité que les Inupiats pratiquent depuis deux mille ans, qui nous intéresse.

«Nous n’avons pas la même capacité que les animaux à produire de la graisse pour nous protéger du froid», commence par expliquer George. «Pour vivre ici, nous devons emprunter cette graisse à des animaux marins comme les phoques barbus, les morses et les baleines. Si vous restez ici sans manger notre nourriture, vous deviendrez vite gros, car vous ne mangerez pas la graisse qu’il faut. Regardez nos enfants: ils sont gros, car ils ne mangent pas assez d’animaux marins.» Quand les Inupiats partent en montagne, ajoute-t-il, ils mangent plutôt de la viande de béluga (sa chasse n’est soumise à aucun quota, ndlr), qui a une meilleure valeur nutritive que la baleine boréale. «Mais la bowhead whale est ce qu’il nous faut pour notre besoin en énergie habituel.»

Beaucoup moins traditionnel en automne

Les Inupiats insistent sur la notion de survie et parlent de «chasse de subsistance». Aucune viande de baleine n’est d’ailleurs vendue à Barrow ou dans les villages environnants. Ce serait illégal. Barrow a, en revanche, une particularité par rapport aux autres villages de la région de North Slope: c’est le seul à connaître deux saisons de chasse, au printemps, mais aussi en automne, quand les baleines redescendent de leur migration.

Au printemps, les Inupiats partent camper sur la banquise, attendent les baleines, puis les chassent avec leurs bateaux traditionnels construits à base de peaux de phoque, les umiaks. Une fois la baleine tuée à coups de harpon à tête explosive, la bête est hissée jusqu’à la banquise. Pendant ce temps, de l’autre côté de la banquise, côté ville, un drapeau est planté au bord de la route. Pour indiquer le passage à emprunter jusqu’à l’équipage qui a tué la baleine. Très vite, des vrombissements de motoneiges se feront entendre: des dizaines d’habitants, ainsi que des scientifiques venus pour prélever des échantillons, se dirigeront vers la baleine. Le blubber, ou lard, que les femmes préparent parfois à même la banquise, fournira le très apprécié maktak.

En automne, changement de décor. La chasse s’y fait de manière beaucoup moins traditionnelle. Personne ne campe sur la glace puisqu’il n’y en a plus. Les bateaux à moteurs remplacent les umiaks à peaux de phoque. Sans les kilomètres de banquise, les baleines sont directement hissées sur la plage, parfois à l’aide d’un bulldozer. C’est beaucoup plus spectaculaire, puisque les baleines s’invitent pour ainsi dire en ville. Mais ce type de chasse, qui recourt à tous les codes de la modernité, a aussi ses détracteurs.

Il a eu la première baleine

Chasser la baleine est une activité qui se transmet souvent de père en fils. Frederick Brower en sait quelque chose. «J’ai commencé à 4 ans, j’en ai aujourd’hui 39. Je suis de la 4e génération de baleiniers», dit-il. Et pas de n’importe quelle lignée. Une partie de la ville s’appelle d’ailleurs Browerville. Le visage impassible, il entrouvre des pans de son histoire familiale, pendant que George Edwardson continue de grignoter goulûment ses cacahuètes.

Frederick est l’un des 56 whaling captains de Barrow. Cette année, c’est son équipe qui a attrapé la première baleine. C’était le 25 avril, après plus d’une semaine d’attente sur la glace. Son oncle, Harry Brower Jr., est le maire du Borough de North Slope, contre lequel il s’était d’ailleurs porté candidat. Sa mère, Charlotte, a également été mairesse, jusqu’à son éviction en 2016, accusée d’avoir détourné près de 800 000 dollars. Mais ça, Frederick ne le dit pas. Comme il ne s’épanche pas non plus sur son père, Eugene, également maire de Barrow, pendant trois ans, qui a été impliqué dans un scandale financier dans les années 1980, où il a plaidé coupable pour évasion fiscale. Harponneur à 27 ans, Eugene Brower est surtout devenu un capitaine expérimenté. Il a même présidé l’Association des capitaines baleiniers de Barrow.

«Petit, j’ai d’abord aidé, dans le camp sur la glace, à préparer les thés et cafés. C’est surtout là qu’on apprend plein d’histoires de chasse», raconte Frederick. «J’ai commencé si tôt qu’on m’a rapidement affublé du surnom de Little Whaler (petit baleinier, ndlr), un nom que j’ai conservé pour mon équipe, quand j’ai succédé à mon père comme capitaine». Aujourd’hui, son fils de 11 ans vient parfois chasser avec lui. «Mais les choses ont changé. L’une de ses principales préoccupations est de savoir s’il y aura de quoi recharger ses appareils électroniques…»

Ce qu’il a ressenti lorsqu’il a tué sa toute première baleine? Frederick nous toise, le visage plus impassible que jamais. «On apprend à ne pas avoir de sentiments. Quand vous êtes là-bas, en mer, seul ou en équipe, il ne faut pas mettre d’émotion dans votre chasse, sinon vous chassez mal. Il faut rester calme, se concentrer sur une situation de chasse qui reste l’une des plus dangereuses au monde.» «Vous devez rester humble, sinon la baleine ne viendra pas», coupe George.

George a lui aussi fait partie d’une équipe de baleiniers. Il lâche ses cacahuètes, prend des gobelets en plastique, les dispose sur la table et mime une scène. «J’ai pu observer des baleines à la recherche de son grand-père», dit-il en regardant Frederick. «J’en ai vu une faire une douzaine de bateaux jusqu’à ce qu’elle trouve celui de son grand-père. Elle s’est alors offerte à lui, en se tournant et lui présentant l’endroit précis où nous plantons le harpon. Son grand-père était le meilleur!» C’est une forte croyance chez les Inupiats: les baleines feraient don d’elles-mêmes et choisiraient, parfois, celui qui leur ôtera la vie.

«Le roi de l’Arctique»

Harry Brower (1924-1992) était un leader très respecté à Barrow. Un des «sages» du coin. Pendant près de trente ans, il a compris l’intérêt de travailler avec les scientifiques pour préserver les traditions inupiates. Il est lui-même le fils de Charles Brower (1863-1945), un aventurier blanc né à New York, surnommé le «roi de l’Arctique». L’arrière-grand-père de Frederick, donc. Parti à 20 ans explorer les possibilités d’extraction de charbon en Alaska sur un grand bateau de baleinier à une époque où la chasse commerciale battait son plein, Charles Brower n’a plus jamais quitté l’Arctique. Installé à Barrow en août 1886, il a très rapidement adopté le mode de vie des Inuits, en bravant les températures polaires, les ours et l’inconfort. Il a eu 14 enfants, de deux femmes différentes. Ses mémoires ont été publiées dans un livre Cinquante ans en dessous de zéro (zéro Fahrenheit équivalent à -17 degrés Celsius, ndlr).

Harry Brower a, lui, participé à un livre d’entretiens, dans lequel il admet par exemple avoir tué 37 ours polaires en une seule année, avec un de ses beaux-frères. Il est l’un de ceux qui sont parvenus à faire sauter le moratoire de 1977 sur la chasse aux baleines boréales qui menaçait les Inupiats. En prouvant aux scientifiques que leur recensement était lacunaire et que la population de ces baleines augmentait: elles parviennent à passer sous la glace. Ce sont les seules qui arrivent à respirer en cassant la glace grâce à la morphologie de leur tête.

Sur les 25 baleines que les capitaines de Barrow ont le droit de tuer en 2018 - 51 en tout pour North Slope –, ils en ont eu huit ce printemps. Le quota imposé est-il suffisant pour les Inupiats? La version officielle, celle de Frederick et de George, est de dire qu’il en faudrait plus. La question est éminemment politique. D’autres habitants jugent qu’ils pourraient très bien s’en sortir avec moins. «Ils sont beaucoup moins nombreux à se déplacer pour la fête de Nalukataq, fin juin, qui célèbre la fin de la saison de chasse de printemps, et où ils se partagent la viande et le lard de baleine», glisse l’un d’eux. «C’est révélateur.»

George enfile sa parka traditionnelle et attrape sa canne. Il assure que son estomac ne supporterait pas de manger une autre viande que celle des mammifères marins. Ce n’est visiblement pas le cas de tous les Inupiats.


Carnet de route

Des cocotiers à fanons, le soleil de minuit et un zeste de Hollywood

Il prend son ulu, un petit hachoir inuit, et découpe de minuscules bouts de viande de baleine crue qu’il vient de sortir du congélateur. «Attends, je vais d’abord les assaisonner un peu.» Dans la maison de son père, Qaiyaan prend plaisir à m’expliquer son mode de vie en détail. Il a tout du jeune Inupiat fier de ses racines, qui ne renonce pas pour autant à la modernité. Il s’est marié à Hawaï, sous un soleil ardent, mais a tenu à enfiler sa veste de fourrure traditionnelle. «Oui, j’admets, j’avais un peu chaud», sourit-il. Il montre sa tenue de mariage, ainsi que la parka enfilée par son frère. «Ça, c’est du loup – celui-là, je ne l’ai pas tué moi-même –, là, du glouton et, ici, du rat musqué. Tout entièrement cousu par ma mère», détaille-t-il.

Des baleines qui coulent

Qaiyaan, 36 ans, a deux étranges piercings sur le menton. Il a surtout d’immenses tatouages sur le torse et les cuisses: des queues de baleines. «Une pour chaque baleine que j’ai harponnée», glisse-t-il, en expliquant les techniques de tatouage choisies. Lui aussi insiste sur le caractère sacré de la chasse à la baleine et fourmille d’anecdotes. Il arrive que des baleines coulent une fois qu’elles ont été tuées, raconte-t-il. «Le chasseur doit toujours vouer un grand respect à la baleine, sinon elle peut, même morte, lui rendre la vie difficile…» Il a lui-même vécu une étrange expérience lorsqu’il a harponné sa deuxième baleine. «Je ne me souviens plus du tout de ce que j’ai fait. Mon grand-oncle m’a dit que cela arrivait souvent à d’autres harponneurs, généralement pour leur première baleine. Moi, c’était la deuxième. Certains «tombent littéralement dans les vapes». Il m’a dit que c’était lié à l’échange entre le harponneur et la baleine. C’était très profond, très puissant, une expérience que l’on ne peut pas expliquer et qui renvoie à la relation que nous avons avec la baleine.»

Dans cette localité, les os de baleine sont parfois déplacés à Point Barrow, cette langue de terre tout au nord de la ville où subsistent encore des radars de l’époque de la guerre froide. Pour les ours. Mais pas besoin d’aller aussi loin pour retrouver des traces de baleines. Elles sont partout. Près de l’ancienne station de dépeçage est érigée une arche formée d’os de mâchoires tendus vers le ciel. Et un habitant a eu l’idée de fabriquer des cocotiers avec des fanons. Mais c’est en marchant vers le nord, sur la route de boue qui longe la côte, que l’on retrouve le plus d’ossements. Des carcasses entières, déposées là comme des sculptures.

Miracle en Alaska

A quelques kilomètres de l’endroit s’est déroulée une incroyable histoire en octobre 1988. Trois baleines grises ont été découvertes, bloquées dans la glace. Très vite, grâce à un reportage, Barrow s’est imposée au cœur du monde. S’en est suivie une course contre la montre menée par des activistes de Greenpeace pour sauver les cétacés. Perplexes, les Inupiats ont fini par aider, conscients que l’immense focalisation médiatique pouvait améliorer leur image de chasseurs de baleines.

Au final, il aura fallu seize jours, près de 6 millions de dollars, 150 journalistes, l’armée américaine, les promesses d’une compagnie pétrolière et même l’intervention d’un brise-glace russe, pour libérer deux baleines, le petit étant entre-temps mort d’épuisement. Patiemment, scientifiques, activistes et Esquimaux ont creusé des trous dans la glace avec des tronçonneuses pour diriger les baleines vers l’océan ouvert en leur permettant de respirer. Le brise-glace russe a libéré le dernier bout. Le film Miracle en Alaska (2012), avec Drew Barrymore, raconte cette curieuse odyssée.

Jeux de minuit

Je scrute la glace et imagine la scène. C’était donc par ici. Soudain, j’aperçois un petit drapeau qui se détache à l’horizon. Poussée d’adrénaline: une équipe vient-elle d’attraper une baleine? Faux espoir. Le drapeau est en fait celui d’une whaling crew rentrée il y a quelques jours déjà. J’escalade le monticule de sable noir. Sur cette portion de «plage» qui sépare la route de la banquise se trouvent deux bateaux traditionnels, avec des restes de caribous, têtes comprises. Leurs peaux sont généralement utilisées comme tapis pour les campements sur la banquise. Et puis, cette odeur… et les goélands qui s’agitent. Là, un petit bout noir et violet, en état de pré-putréfaction. Probablement un bout de queue de baleine. Ou plutôt l’arrondi d’une nageoire. Immangeable et inutile? Des mères utilisent parfois cette partie pour permettre à leurs bébés de faire leurs dents. Rien (ou presque) ne se perd dans la baleine. 

Toute cette banquise toute blanche qui se marie avec le ciel. Ce vent. Ces monticules qui pourraient bien cacher quelque chose. Et si l’ours d’hier n’avait en fait pas tout à fait fini d’inspecter les lieux? Pas l’ombre d’une voiture ni d’un être humain à l’horizon. Bon, encore deux, trois photos et je file rechercher un peu de vie. Le soleil de minuit est aussi très beau à observer depuis le centre de la ville. D’ailleurs, comme tous les soirs, des enfants joueront très certainement encore sur la place de jeux à cette heure tardive. Comme en plein jour.

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