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Al-Baghdadi, la profession d’effroi

Comment faut-il qualifier le terroriste tué ce week-end?

Le Washington Post subit une avalanche de moqueries depuis dimanche. Quelques heures après l’opération conduite par les forces spéciales américaines dans le nord-ouest de la Syrie, le journal titre sa nécrologie consacrée au djihadiste en le qualifiant de «terroriste en chef». Peu après, le fleuron de la presse américaine change son fusil d’épaule avec un nouveau titre: «Abou Bakr al-Baghdadi, austère érudit religieux, meurt à 48 ans». Devant les réactions qui fusent, le quotidien revient à un intitulé moins controversé de «leader extrémiste».

Trop tard. Sur Twitter, les parodies se multiplient. Tour à tour, Adolf Hitler y est qualifié d’«orateur dynamique et amateur d’art enthousiaste», Gengis Khan de «cavalier accompli et voyageur infatigable» et Hannibal Lecter de «chef gastronomique et bon vivant».

Si le journal s’excuse sans apporter d’explication à ce faux pas, la péripétie prend une tournure politique. «C’est exactement pour cela que l’Amérique ne fera jamais confiance à ces publications corrompues et remplies de fausses nouvelles», tweete Sean Hannity, l’une des vedettes de la chaîne conservatrice Fox News qui est aussi un proche de Donald Trump. Une conseillère du président des Etats-Unis se saisit de l’affaire. «Je demande au Washington Post de fermer les yeux et de faire comme si Al-Baghdadi travaillait à la Maison-Blanche, puis de réécrire cette nécrologie. Je suis certaine qu’elle ne serait pas aussi clémente avec lui», ironise Kellyanne Conway.

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Le délicat choix des termes

Alors, si l’on s’accorde sur le nom du terroriste mort dans la nuit de samedi à dimanche, quel qualificatif faut-il lui accoler? Au Temps, nous avons choisi d’évoquer en une de notre édition de lundi le «calife de Daech». Le premier terme fait référence au califat autoproclamé par Al-Baghdadi en 2014 à Mossoul et dont il a pris la tête. Il est accompagné de celui de Daech. Cette désignation renvoie à l’ancien nom de l’EI, lorsque celui-ci était encore «l’Etat islamique en Irak et au Levant». Première nuance: cette appellation contredit la vocation universelle que l’EI entend se donner en la cantonnant dans un espace géographique limité. Seconde nuance: le terme de Daech n’est utilisé au Moyen-Orient que par les adversaires de l’EI et le groupe punit sévèrement son emploi car, en arabe, il a une sonorité similaire à la notion de piétiner ou de semer la discorde.

Face à des terroristes qui souhaitent s’arroger une légitimité, l’emploi des mots par les médias reste crucial. La BBC en fait l’expérience en 2015, lorsque son directeur général, refusant l’emploi du terme «Daech» par souci de préserver l’impartialité de son média, suscite l’ire de nombreux politiciens britanniques. De même, faut-il parler d’«Etat islamique» ou de «groupe Etat islamique»? La seconde option est sans doute préférable, cette organisation n’ayant rien d’un Etat reconnu par le droit international. Est-ce toujours possible? Parfois, le nombre de caractères – par exemple dans un titre – contraint à se replier sur la formule d’«Etat islamique». Quoi qu’il en soit, Abou Bakr al-Baghdadi n’était en rien un «austère érudit religieux». S’il était calife, alors ce ne pouvait être que de Daech, cette organisation qui piétine toute dignité humaine, semant la discorde dans le monde musulman et au-delà.

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