«Pour moi, le seul modèle qui vaille est la Suisse. Les gens de Lausanne ne se mêlent pas des affaires de ceux de Berne, et vice versa. Mais ici, la majorité impose ses vues à l'ensemble des citoyens du pays. C'est inacceptable. Et vous, en Occident, vous soutenez désormais unanimement le gouvernement macédonien pour qu'il rétablisse l'ordre là-haut dans les collines. L'erreur de jugement est grossière.» Veton, la trentaine, sirote un verre de thé trop sucré sur la petite place au centre du village albanais de Poroj, à l'ombre du minaret, non loin de Tetovo où résonne épisodiquement le grondement sourd de l'artillerie. Un peu plus loin trône la toute nouvelle statue dédiée à un jeune du village mort en avril 1999 de l'autre côté de la frontière, pendant les combats pour la libération du Kosovo. Il était volontaire, comme tant d'autres, pour libérer une terre albanaise sous oppression slave. Le combat est aujourd'hui identique, seul l'ennemi a changé de visage. Le repoussoir est désormais le gouvernement slavo-macédonien, coupable selon les Albanais de maintenir leur communauté en «état de dépendance politique», comme le dit Veton.

Les vieux du village, coiffés du pliss, le chapeau albanais traditionnel, lui font signe de ne pas se montrer trop bavard. Les premières positions de l'UÇK macédonienne, un peu plus haut, ne sont distantes que de quelques centaines de mètres et l'on sent ici une extrême méfiance à l'égard des étrangers, «car les Occidentaux ne soutiennent plus les Albanais». L'osmose entre les habitants du village et les combattants paraît évidente. «Je ne peux pas vous dire que nous les connaissons. Mais je ne peux pas vous dire non plus que nous ne les connaissons pas», ironise un vieil homme. Tous jurent que les ex-combattants de l'Armée de libération du Kosovo (en principe dissoute) ne sont pour rien dans l'émergence d'une UÇK macédonienne. «Il n'existe aucun lien. Si nos jeunes gars ont pris le maquis, c'est que la frustration a assez duré», conclut Veton.

Pour autant, personne à Poroj ne se dit pour l'instant prêt à l'aventure de la guérilla. On veut croire, encore, à une «solution politique» pour éviter la guerre civile qui couve depuis quelques semaines en Macédoine. A Tetovo, les militants du PDSh (Parti démocratique albanais, qui participe tant bien que mal à la coalition gouvernementale de Skopje) esquissent à mots couverts, dans la pénombre d'un café enfumé, les stratégies de demain. «Soutenir la lutte armée serait une faute grave de notre part», dit Ibrahim Ibrahimi, qui parle le français pour avoir «été serveur pendant deux ans dans un restaurant de Delémont». Il constate que depuis l'indépendance de la Macédoine, consécutive au démembrement de l'ancienne fédération yougoslave de Tito (septembre 1991), le sort de la minorité albanophone de Macédoine – officiellement 23% de la population, les Albanais disent 40% – n'a fait que se dégrader. «Soutenir la guérilla serait une erreur, reprend Ibrahim, mais il faut reconnaître qu'en quelques semaines, elle est parvenue à faire monter la pression sur le gouvernement de Skopje pour qu'il entame enfin des négociations sur une redéfinition des liens entre les peuples de Macédoine.»

Les Kosovars ne soutiennent pas officiellement

A l'Université de Tetovo, une institution parallèle (non reconnue par l'Etat) albanophone qui tente tant bien que mal de survivre depuis six ans, le recteur Fadil Sulejmani expose ses thèses de manière encore plus musclée. «Nous ne pourrons pas éternellement être les esclaves des Slaves. Plutôt morts que soumis en permanence au statut peu enviable de citoyens au rabais!» En proie aux vexations constantes de l'Etat macédonien, pour qui l'Université albanophone est «illégale», Sulejmani a tâté de la prison, voilà quelques années, pour désobéissance civile. Skopje accuse son institution d'être financée par des intérêts douteux, de servir de ressort idéologique à l'extrémisme albanais. «Pure propagande, tranche le recteur. Elle sert de prétexte à l'Etat pour continuer à bafouer nos droits. Mais nous sommes presque un million dans le pays. Il est grand temps de se diriger vers un Etat binational, où les Albanais, comme les Slaves, bénéficieraient du statut de peuple constitutif.» Pour radical qu'il soit, son discours résume largement le sentiment dominant dans la grande vallée albanophone du nord du pays, où vit l'écrasante majorité des Albanais de Macédoine.

Le chaud soleil printanier, les arbres en fleurs, et la neige qui fond doucement sur les ondulations karstiques de la Char Planina, le massif montagneux qui sépare la vallée du Kosovo, constituent un splendide décor. Pour une nouvelle guerre dans les Balkans? Vendredi après-midi à Tetovo, les hommes n'avaient pas envie de parler, après l'enterrement de deux des leurs abattus la veille par les forces spéciales macédoniennes. La tension était toujours aussi palpable, alors que la présence militaire aux abords de la ville se renforçait. L'offensive finale contre les rebelles albanais, annoncée depuis trois jours par Skopje, n'a toujours pas eu lieu.

De l'autre côté de ces montagnes qui séparent, sans le diviser, un même peuple, les principaux partis politiques du Kosovo, toutes tendances confondues, ont annoncé qu'ils renonçaient à soutenir le combat de leurs «frères» albanais de Macédoine. Ce lâchage était programmé, puisque réclamé par les Occidentaux. N'empêche, l'UÇK de Macédoine ne peut désormais, en tout cas officiellement, plus compter sur le soutien de ses arrières, au Kosovo. Heureusement que tout le monde sait que la montagne est une passoire.