Gallatin occupe une place particulière dans l’histoire: nous avons affaire à un fils de Genève, issu de la haute bourgeoisie protestante et portant les signes et les qualités d’un homme des Lumières. Il est décédé à New York en 1849 après une longue vie marquée par – ou ayant contribué à relever – quelques-uns des grands défis de la jeune République américaine et de cette société saisie par la révolution industrielle. Gallatin constitue donc un pont entre l’Europe et l’Amérique, mais aussi un lien entre le XVIIIe siècle prérévolutionnaire et le XIXe, qui voit le monde entrer dans la modernité.

Parlons d’abord de ce départ clandestin pour l’Amérique d’un jeune homme de 19 ans, qui a fait de brillantes études classiques, mais qui, visiblement, n’a pas envie d’entrer dans un des métiers typiques de la Genève d’alors – horloger, banquier, pasteur – et qui, probablement, ressent un certain malaise face aux blocages et aux troubles qui marquent la vie publique à cette époque. Son avenir est ailleurs, mais il restera imprégné du climat intellectuel genevois pendant toute sa vie.

Quand Gallatin arrive à Boston en 1780, la guerre d’Indépendance n’est pas encore terminée. Mais ce n’est pas la guerre qu’il cherche, ni la politique, bien au contraire, et son arrivée est fort discrète. Il ne se sent pas le représentant d’une Europe maîtresse qui viendrait à l’aide de la jeune révolution américaine, mais d’une vieille Europe sclérosée qui paraît perdre la bataille pour l’âme et l’affection de quelques-uns de ses fils les plus doués et les plus prometteurs.

Albert Gallatin, chez lequel on perçoit clairement l’influence d’un autre célèbre citoyen de Genève, Jean-Jacques Rousseau, est surtout attiré par ce que les Américains appellent la frontière, la lisière où le monde civilisé touche et interagit avec un monde, non pas inhabité mais naturel, sauvage, immense, un monde à conquérir. Quand le Genevois est invité à rejoindre une étude d’avocats à Richmond, en Virginie, il refuse poliment pour aller abattre des arbres et construire sa cabane sur les bords du Monongahela, au-delà de la chaîne de montagnes qui sépare la côte Est de l’intérieur du pays.

La révolution américaine n’est pas seulement une rébellion séparatiste, un détachement douloureux de 13 colonies de la couronne britannique, mais aussi un processus d’unification, de fédération – aujourd’hui, on parlerait de nation building. C’est loin d’être gagné d’avance. Les ténors du fédéralisme – Washington, Hamilton, Adams – sont très vite confrontés à une vive opposition antifédéraliste et populaire, qui se cristallise autour des droits des simples citoyens et de ceux des Etats – les States’rights – anciennes colonies dont chacune a ses traditions propres, ses intérêts et ses particularités. Sociologiquement, de nouvelles classes, ayant d’autres origines que les pères fondateurs, sont en train de se faire une place et de se faire entendre: les colons de l’arrière-pays justement, les artisans, bref les «petites gens» d’origines très diverses, irlandaise, scandinave, allemande surtout. Une véritable opinion publique est en train de se développer.

La carrière politique de Gallatin est celle d’un porte-parole de sa propre classe, celle des colons des comtés occidentaux de Pennsylvanie. C’est donc logiquement aux assemblées publiques, puis au parlement de cet Etat qu’il fait ses premiers pas. La Pennsylvanie, de justesse, a donné son accord à la nouvelle Constitution fédérale; mais maintenant, il s’agit de corriger certains traits jugés problématiques; il faut notamment limiter les pouvoirs du gouvernement fédéral et combler des lacunes, en matière de droits individuels, par exemple, des textes constitutionnels. Les dix premiers amendements de la Constitution fédérale voient le jour, la fameuse Bill of Rights, et Gallatin est impliqué dans sa rédaction.

Ce débat partisan est aussi un débat financier: non seulement, la guerre d’indépendance a laissé de lourdes dettes; mais il s’agit maintenant de savoir qui les paiera et à quels moyens les nouvelles institutions fédérales auront droit. Jefferson sait que seul un gouvernement modeste et bon marché correspond à ses idéaux démocratiques. C’est alors qu’il remarque Albert Gallatin, qui, dans son travail de parlementaire à Philadelphie a instinctivement choisi ce domaine-là pour se profiler: les dettes, les impôts, les droits de douane, les dépenses, le crédit et la création monétaire, autant de questions qui sont importantes pour les gens de modeste condition qu’il représente.

Gallatin, le Genevois, aborde ces dossiers avec une rare combinaison de talents: d’un côté, il a très clairement une âme de comptable, qui ne se perd jamais dans ces colonnes de chiffres; d’autre part, il se fait remarquer comme orateur qui, dans un style cinglant, peut fustiger sans merci, chiffres à l’appui, toutes les extravagances des responsables fédéralistes au pouvoir: les dépenses inutiles, les dettes dangereuses, les impôts trop lourds, les revenus trop minces, etc. Et quand Gallatin accède, dans les rangs de l’opposition au niveau fédéral, d’abord au Sénat, puis à la Chambre des représentants, il devient très vite le critique le plus efficace et l’opposant le plus craint d’Alexander Hamilton, alors grand patron des finances fédérales et père du dollar. C’est Gallatin qui réactive et devient président du fameux Ways and Means Committee, organe qui exerce un contrôle parlementaire strict sur les allocations de fonds.

La campagne présidentielle de 1800 est très mouvementée et le résultat plus que serré. La question que tout le monde se pose est bien de savoir si un changement de majorité, c’est-à-dire une victoire des républicains antifédéralistes, conduira à un «détricotage» des avancées fédéralistes des trois précédentes législatures sous George Washington et John Adams; si, plus spécifiquement, le nouveau secrétaire au Trésor, Albert Gallatin, va défaire tout ce qu’Alexander Hamilton a construit.

Or, s’il est vrai que Gallatin abolit certains impôts indirects, nous découvrons un des traits du Genevois: il n’est en fait ni un démagogue, ni un fanatique, mais un homme raisonnable et sérieux. Hamilton a bien organisé le Trésor? soit! Il laisse donc intactes des structures qui fonctionnent bien. La priorité, ce ne sont ni la revanche ni les effets faciles, car le pays reste lourdement endetté et se trouve face à de grands défis, en matière d’infrastructures routières, par exemple, ou de défense. Gallatin se fixe un calendrier très précis pour réussir son pari de rééquilibrage du budget fédéral, et tout antifédéraliste qu’il est, il contribue grandement à la consolidation durable du jeune Etat et de son appareil gouvernemental.

On a accusé Gallatin de pingrerie, de ne voir que les chiffres, que la résorption de la dette. Or, l’achat, en 1803, de l’immense territoire de la Louisiane, donc du cœur des Etats-Unis d’aujourd’hui, du Mississippi jusqu’aux montagnes Rocheuses, révèle un Gallatin homme d’Etat. Quand Napoléon Bonaparte lâche ce territoire, autrefois français, qu’il vient seulement de racheter aux Espagnols, Gallatin, qui sait reconnaître une bonne affaire, offre son soutien complet au président. Les deux ont une vision claire d’un avenir pour les Etats-Unis, celui d’une grande puissance aux dimensions continentales. Cette acquisition permet la réalisation du grand rêve d’un vaste espace de liberté où, notamment, les puissances européennes n’exerceront plus aucune influence. Les 15 millions de dollars dus à la France ne sont pas prévus au budget? Gallatin les trouve sans mettre en danger l’assainissement des finances fédérales en négociant un prêt avec des banquiers anglais et néerlandais.

La fin de la carrière de Gallatin à Washington est dominée par le nouveau conflit avec la Grande-Bretagne aboutissant à la guerre de 1812. Là, le Genevois s’avère «colombe» à une époque où nombre d’hommes politiques se plaisent dans des attitudes extravagantes de «faucons». Le secrétaire au Trésor est hostile à des dépenses militaires navales supplémentaires. Il s’oppose à la politique d’embargo de Jefferson en 1808, car elle est non seulement néfaste pour le Trésor américain, alimenté par les revenus douaniers, mais nuit aussi à l’économie nationale.

Gallatin voit le potentiel des Etats-Unis en tant que grande puissance; mais cela ne signifie nullement qu’il faille aller attaquer les Britanniques au Canada et les Espagnols en Floride occidentale comme s’apprête à le faire le nouveau président, James Madison, en 1812.

La période diplomatique de la vie d’Albert Gallatin – envoyé spécial à la négociation de la Paix de Gand (1814), ministre en France, ministre en Grande-Bretagne – révèle un homme qui retrouve ses racines européennes et genevoises. Nous voyons un Gallatin engager des discussions – en français bien entendu – avec de très nombreuses personnalités de haut rang dans toute l’Europe. A Genève, lors de sa première visite depuis trente-cinq ans, Madame de Staël, Jean-Charles de Sismondi, Benjamin Constant, Charles Pictet de Rochemont et bien d’autres l’invitent, l’écoutent. Il les impressionne.

Gallatin passe la seconde partie de sa longue vie à New York. Il devient l’archétype du elder statesman et de l’intellectuel public, qui prend la plume pour publier des pamphlets, sur la liberté du commerce, sur la politique monétaire, sur la fiscalité, contre la guerre (celle du Texas, contre le Mexique, en 1845). Il continue ainsi à agacer plus d’un adversaire politique. Il se laisse aussi convaincre par son ami John Jacob Astor, brasseur d’affaires d’origine allemande, d’accepter la présidence modestement rémunérée d’une nouvelle banque que ce dernier vient de fonder à New York, appelée un temps Gallatin Bank.

C’est dans le même esprit qu’il participe à la fondation d’une grande université moderne, la New York University.

Gallatin, enfin, porte aux Indiens d’Amérique un intérêt hérité de son ami et modèle Jefferson. Là encore, en autodidacte motivé, il acquiert de vastes connaissances, notamment sur les langues des différentes tribus, au point qu’il peut publier un atlas très remarqué sur ce sujet et qu’il est traité par certains de «père de l’ethnologie américaine».

Il a sur le sujet l’attitude d’un homme éclairé, mais pragmatique, loin des théories polygénistes d’un autre Suisse d’Amérique, le naturaliste (géologue, ichtyologue, glaciologue, botaniste) Louis Agassiz, qui, du haut de sa chaire à Harvard, prône la différence fondamentale de la culture des indigènes par rapport à celle des Européens et propage l’établissement de réserves et un développement séparé – débat fondamental s’il en est.

L’histoire d’Albert Gallatin en Amérique est celle d’un homme qui est allé chercher son paradis terrestre sous d’autres cieux. L’essor d’un pays nouveau et d’un Etat nouveau constitue pour lui un défi qui fait éclore des talents que, très probablement, sa ville d’origine et le Vieux Continent n’auraient pas su mettre en évidence. C’est cela aussi, le miracle de la mobilité humaine.

L’auteur de cet article, Benedict de Tscharner, est ancien ambassadeur de Suisse à Paris, président de la Fondation pour l’histoire des Suisses dans le monde et auteur d’un ouvrage sur Gallatin. Un colloque, «Du cœur de Genève à l’âme américaine», est organisé le 10 février, à 16 heures, à l’auditorium Le Fort du Château de Penthes, à Pregny (GE), réunissant des personnalités suisses et américaines. Il sera suivi d’un dîner de gala, ouvert au public, au Pavillon Gallatin. Les personnes souhaitant y participer peuvent s’inscrire avant le 5 février par courriel à secretariat@penthes.ch ou auprès de Mme Falquet (tél. 022/734 90 21), en s’acquittant de 150 fr. à UBS, CCP 80-2-2, «Gala Gallatin». IBAN: CH58 0027 9279 C025 4856 0. Le nombre de places est limité à 255.