Les deux priorités d’Albin Kurti, le dirigeant du parti souverainiste de gauche Vetëvendosje, sont claires: lutter contre la corruption et dialoguer avec la minorité serbe du Kosovo. Au lendemain de sa victoire écrasante lors des législatives de dimanche, il a accepté de répondre au Temps.

Le Temps: Vous avez déjà été premier ministre durant cinquante jours, au début de l’année 2020. Quelles leçons tirez-vous de cette courte expérience, alors que vous allez retrouver cette charge?

Albin Kurti: Nous avons deux priorités, l’emploi et la justice. Le Kosovo est ravagé par le chômage et la corruption. Nous avons besoin d’investissements mais rien ne pourra se faire sans une lutte résolue contre la corruption. Quand j’étais premier ministre, j’ai lancé des opérations de vérification de la haute administration, et nous allons reprendre ce travail et adopter une loi anti-mafia. Toutefois, lors de mon passage aux affaires, j’ai découvert un fait très encourageant: la corruption se concentre au sommet de l’Etat, elle n’a pas infusé toute la société, contrairement à d’autres pays de la région. C’est aussi pour cela que les gens ont voté pour le changement. Nous voulons en finir avec un «Ancien Régime» où des élites corrompues concentrent les richesses.

Durant la campagne, vous avez beaucoup dénoncé cet «Ancien Régime». De quoi et de qui s’agit-il?

De tous les partis qui se sont succédé au pouvoir depuis 1999.

Comptez-vous sur la diaspora pour relancer l’économie du Kosovo?

Un tiers des citoyens du Kosovo vit à l’étranger, notamment en Allemagne ou en Suisse. Le pays reçoit annuellement plus de 850 millions d’euros de la diaspora par transferts bancaires, et cette somme augmente chaque année. Il faut encore ajouter l’argent qui arrive dans le pays en liquide et qui n’est pas comptabilisé, ainsi que les sommes dépensées par ceux qui reviennent au Kosovo pour prendre des vacances ou se marier. Tout additionné, l’argent de la diaspora représente 1,5 milliard d’euros par an, soit 60% du budget total de l’Etat. Le Kosovo fonctionne comme un Etat du golfe Persique, sauf que nous n’avons pas de pétrole. Notre pétrole, c’est la diaspora.

Cet argent soutient la consommation, mais on parle depuis vingt ans de le diriger vers des investissements productifs. Comment passer aux actes?

Nous voulons que cet argent soit utile au pays, qu’il ne s’envole pas dans une économie de la survie. Les dirigeants du Kosovo ont souvent regardé la diaspora comme une vache à lait, mais nous voulons considérer les Kosovars de l’étranger comme des investisseurs, qui peuvent espérer des retours financiers. Les entrepreneurs de la diaspora ne veulent pas forcément faire des profits rapides, mais ils veulent investir en toute sécurité dans leur pays natal. Ils sont patriotes, ils veulent revenir, c’est pourquoi il faut restaurer l’Etat de droit et augmenter l’attractivité du Kosovo. Nous voulons aussi convaincre nos étudiants, nos scientifiques de revenir au pays. Enormément de Kosovars très diplômés, très talentueux travaillent à l’étranger. Nous pourrions mettre en place un service civique de six mois pour la diaspora: des jeunes viendraient travailler volontairement dans les institutions publiques, dans les universités, ce qui serait bénéfique pour tout le monde.

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L’Union européenne insiste sur la relance du dialogue avec Belgrade, mais vous avez indiqué que ce sujet n’arrivait qu’au sixième ou au septième rang de vos priorités.

Ce sujet arrive au sixième ou au septième rang des priorités des citoyens. Toutes les enquêtes indiquent que leurs préoccupations majeures sont l’emploi, l’économie, la justice… Toutefois, je veux bien faire un compromis, mettre le dialogue au troisième ou quatrième rang de mes priorités! L’UE et les Balkans sont très importants l’un pour l’autre, mais plus que d’un marché commun, nous avons besoin d’investissements. L’Europe du Sud-Est se vide de ses cerveaux et l’UE doit nous aider à stopper cette hémorragie. Les pays des Balkans occidentaux seront intégrés un jour, et je pense qu’ils devraient l’être tous en même temps. Si l’un de ces Etats entre dans l’Union avant les autres, nous aurons de nouveau des problèmes, comme c’est le cas entre la Bulgarie et la Macédoine du Nord.

L’intégration ne se réalisera pas dans un avenir proche, mais il faut que l’UE nous donne une échéance, pour que les citoyens de la région aient un espoir auquel s’accrocher. Il faut également revoir le processus de Berlin [processus lancé en 2014 afin d’accélérer l’adhésion des pays de la région à l’UE] pour le transformer en un véritable plan Marshall, en mettant l’accent sur la démocratisation, l’Etat de droit et l’éducation des jeunes générations. L’ancien président Trump privilégiait «les faits et les intérêts», et nous devons y ajouter «les valeurs et les principes». J’espère que Bruxelles et Washington seront sur la même longueur d’onde à propos des relations entre le Kosovo et la Serbie, tout comme Berlin et Paris. Nous avons besoin de cette double synchronisation, c’est la clé du succès.

Pensez-vous que l’idée d’échanges territoriaux avec la Serbie soit abandonnée?

Je l’espère, mais il ne se passe pas une semaine sans qu’un nouvel expert, un nouveau think tank propose un plan fabuleux qui réglerait tous les problèmes des Balkans d’un coup de baguette magique, en ressortant de l’armoire cette vieille idée…

Plutôt que le dialogue avec Belgrade, vous voulez privilégier le «dialogue interne» avec les Serbes du Kosovo. Qu’est-ce que cela signifie?

Je veux engager avec les Serbes du Kosovo un dialogue axé sur le développement. Tout le monde doit être traité avec égalité et respect, mais il faut en finir avec les formules ronflantes comme «un dialogue pour la réconciliation», ou «un dialogue historique». Pourquoi ne pas rassembler des fermiers albanais et serbes, et parler graines, engrais, machines, production, prix du carburant? Commençons par faire quelque chose, plutôt que de ressasser les mêmes questions identitaires. En ce qui concerne le dialogue avec la Serbie, il faut qu’il se fasse au bénéfice des populations. Jusqu’à présent, il était question de ce qui profitait à Vucic [président de la Serbie], de ce qui profitait à Thaçi [ancien président du Kosovo]… Des dirigeants autocratiques se réunissaient derrière des portes fermées, en toute opacité.

Vous avez longtemps défendu le droit à la réunion du Kosovo avec l’Albanie. Cette idée est-elle toujours d’actualité?

Lorsque le Kosovo est devenu indépendant, sa Constitution a été écrite par d’autres, et cette Constitution stipule que le pays n’a pas le droit de rejoindre librement d’autres Etats. Notre souveraineté est donc limitée. Quand on est vraiment indépendants, on a aussi le droit de renoncer à cette indépendance, par exemple pour rejoindre une fédération… Ceci étant, l’essentiel est le respect des procédures démocratiques, et nous ne serons jamais à l’origine d’une nouvelle guerre!

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