«Il sera en retard, son avion est bloqué par une tempête de neige sur le tarmac de Reno, au Nevada. Soyez patient, il sera formidable vous allez voir. Quoi? Si je l'aime? Heu, disons qu'il faut absolument battre Bush», répond Helen, militante de 25 ans, venue tout exprès de Californie où il n'y a «pas d'enjeu pour nous, puisque la course y est déjà gagnée». Elle distribue des pancartes («A Fresh Start for America» et «Women for Kerry»), qui seront brandies tout à l'heure. Non loin, John Gerhart sirote un café glacé dans une tasse en carton de taille imposante. Cheveux coupés courts, sourire carnassier, la quarantaine type cadre supérieur décontracté. D'ailleurs il dirige une boutique de capital-risque pour les petites sociétés de pétrole proches du Texas. Pro ou anti-Kerry? «Plutôt pour. (Il sourit). J'ai été pendant six ans, jusqu'en 1994, l'attaché d'un congressman démocrate du Nouveau-Mexique à Capitol Hill. J'ai rencontré Kerry à de très nombreuses reprises. C'est un marathonien de la difficulté, il connaît ses dossiers à fond. Un exemple: il a été décisif dans l'enquête parlementaire sur la BCCI, cette banque d'Abu Dhabi à capitaux pakistanais qui s'est effondrée en 1991. Aujourd'hui, on sait que cet établissement était la matrice financière du terrorisme international islamiste. Kerry ne brandit pas seulement la menace comme Bush, il sait de quoi il parle, il la comprend de l'intérieur.»

Heureusement, dans ce concert de louanges, que l'on trouve des contestataires. Ils sont là, au carrefour de la 3e Rue et de Tijeras Avenue. Une escouade de supporters de Bush. Ils vocifèrent en agitant des pancartes de vrai-faux ketchup Heinz avec ce texte: «flip flops», référence aux retournements de veste supposés du challenger démocrate.

Bénédiction navajo

Il est 19 heures 45 quand la grande carcasse de John Kerry, qui joue à saute-mouton avec les fuseaux horaires dans ces derniers jours de campagne, apparaît enfin sur scène à Civic Plaza, un quadrilatère de béton au cœur du downtown. Il ne prend pas la parole tout de suite. Car une bénédiction est prévue. Celle de Chester Naz, vieux chef navajo, qui fut pendant la Seconde Guerre mondiale l'un de ces Indiens «parleurs de code» utilisés par l'armée américaine – et que l'Allemagne nazie ne parvint jamais à décrypter. Le vieil homme mime ses gestes rituels ancestraux sans rien dire, comme s'il semait de la poussière dans l'air. Utile? «Grâce à lui, les Red Sox de Boston sont en train de mettre la pâtée aux Cardinals de Saint-Louis!» annonce le speaker. Il y a un monde entre le baseball et la politique, mais l'important est d'y croire. D'ailleurs, la foule approuve bruyamment.

C'est à Bill Richardson, le gouverneur démocrate du Nouveau-Mexique, de chauffer l'assistance. «Voulons-nous une privatisation de la sécurité sociale? Voulons-nous une diminution des salaires minimum? Voulons-nous nous enfoncer encore en Irak?» Bronca des militants. Richardson reprend: «Je vous présente John Kerry, le prochain président des Etats-Unis! Il sera un grand commandant en chef. Il trouvera, et il tuera, les terroristes!»

La sono balance «Beautiful Day», de U2. Et Kerry prend enfin la parole. «Ce soir, je suis dans l'Etat du Nouveau-Mexique. Le président, lui, est dans un état de déni.» Il enchaîne aussitôt sur le thème «Help is on the way!» («Les secours arrivent!»): coûts de la santé, assurance maladie pour les enfants, revenus des ménages, «tout va plus mal dans ce pays». Kerry a toutes les solutions. Il va, dit-il, rediriger les flux financiers scandaleux qui profitent à «ce 1% d'individus les plus riches du pays et aux grandes entreprises […] Je vais briser ce cycle de malédictions. Nous allons ramener au pouvoir le bon vieux sens commun.»

Le candidat harangue la foule, commence une phrase sur deux par «I'll tell ya» avant de lister les errements de l'administration Bush, et les corrections radicales qu'un président Kerry leur apporterait. «Si je suis élu, il me faudra une nanoseconde pour renvoyer au Congrès cette loi qui interdit d'acheter au Canada des médicaments sur ordonnance alors qu'ils sont beaucoup plus chers chez nous! Quand le président parle d'économie, il affirme aimer le marché libre. Mais quand il s'agit de ses amis, il préfère les monopoles. Je vais mettre un terme aux lois qui protègent les compagnies pharmaceutiques de ce pays en appauvrissant la classe moyenne! La couverture santé n'est pas un privilège pour les nantis, c'est un droit!»

Feu sur l'Irak

Mais les meilleures flèches (l'effet de la bénédiction navajo?), Kerry les décoche sur l'Irak. «Let me tell ya: quand j'étais soldat au Vietnam, quand nous étions dans la difficulté, nous comptions sur un chef. Où est-il aujourd'hui? Si le président n'est même pas capable de reconnaître ses erreurs, comment fera-t-il pour gagner la paix? Ce président a trahi les troupes. Il a raté son examen de commandant en chef. Il n'a pas su protéger nos troupes, alors qu'elles méritent le respect. Et quoi? On apprend aujourd'hui que 380 tonnes d'explosifs ont disparu de la circulation en Irak? Disparu? Le même genre d'explosifs qui ont permis aux terroristes de faire sauter le USS Cole! Qui pourront être utilisés pour attaquer nos troupes! Vous avez encore d'autres choses de ce genre à nous cacher, Monsieur le Président? Quand je serai élu, je retirerai nos troupes d'Irak, avec honneur. Et je ne détournerai jamais mon regard d'Al-Qaida et de Ben Laden, parce que c'est là le vrai danger!» John Kerry a dégainé, mais il ne range pas le flingue. Trois minutes plus tard, le champion des classes moyennes promet l'indépendance énergétique: «En 2020, 20% de l'électricité de ce pays sera produite par des sources alternatives. Parce que nous devons investir dans l'avenir. Parce que la recherche, il ne fallait pas couper ses budgets. Parce que la Chine et l'Inde produisent aujourd'hui davantage d'ingénieurs que l'Amérique. Parce que nous ne pouvons plus continuer, comme maintenant, à mettre notre sort dans les mains de la famille royale saoudienne!»

Cinquante minutes après son entrée sur scène, John Kerry termine son discours, alors que pointe la signature physique de la performance, des auréoles à la hauteur des aisselles. Il dit encore ceci: «Dans les débats télévisés, le président a dit souvent que, président, c'était beaucoup de boulot. Je suis prêt à le soulager.» Confettis, musique, poignées de main. En dix minutes, Kerry, suivi de près par ses gorilles, s'engouffre dans une limousine direction l'aéroport d'Albuquerque. Quelques heures plus tard, mercredi matin, il est à Sioux City, dans l'Iowa et lance: «Help is on the way.» Il reste cinq jours de campagne.