C'est depuis le Machu Picchu que le nouveau président péruvien, le métis Alejandro Toledo, a voulu symboliquement entrer dans ses fonctions hier. La veille, il avait bien sûr prêté serment devant le Congrès du pays et onze chefs d'Etat latino-américains. Mais c'est là, dans le sanctuaire six fois centenaire, que le «Cholo» («L'Indien») a voulu signifier par un rite inca la réconciliation du pouvoir avec les 80% d'Indiens et de métis du pays. «Le Pérou est désormais vraiment mon pays, se réjouissait un agriculteur devant la presse locale, évoquant le premier président d'origine indienne élu à la fonction suprême. Toledo va enfin s'occuper de nous, les pauvres et les paysans.»

Le travail ne manquera pas pour l'économiste de 55 ans: la moitié des 26 millions de Péruviens vivent dans la pauvreté, voire l'extrême pauvreté pour 17% de la population, et un quart des enfants de moins de 5 ans souffriraient de sous-nutrition, selon Toledo lui-même. Le président a donc opportunément déclaré «la guerre à la pauvreté», lors de son discours d'investiture, samedi, quelques heures après avoir distribué des petits déjeuners aux enfants d'un quartier pauvre de la capitale Lima. Un peu plus tard, il promettait de terminer le nettoyage du système de corruption d'Alberto Fujimori, président-dictateur qu'il a contribué à faire chuter en novembre dernier – un chantier entamé par le président intérimaire Valentin Paniagua. Cette pluie de symboles ne saurait toutefois masquer les contradictions de Toledo. Elu sur un programme social, il a nommé quelques ministres de gauche radicale à côté d'un premier ministre libéral et d'un ministre de l'Economie chouchou de Wall Street, le banquier Pedro Kuczynski. «Ses ministres ne vont pas permettre à Toledo de tenir ses promesses», attaque déjà Lourdes Flores, candidate malheureuse de la droite à l'élection présidentielle. Certes, Kuczynski avait promis en juin d'augmenter le pouvoir d'achat par une baisse d'impôts, pour relancer une économie qui s'est contractée de 1,6% depuis le début de l'année.

Mais samedi, le président a réaffirmé la nécessité d'une «discipline fiscale monétaire». «Toledo n'a rien annoncé pour la relance», s'inquiétait dimanche le quotidien El Expreso. Cette orthodoxie pourrait conforter encore l'image internationale du président. Après la méfiance inspirée par les scandales de l'ère Fujimori, elle lui a déjà permis de récolter 1,7 milliard de dollars de crédits sur les marchés américains et européens, dont une partie doit financer des programmes sociaux. Mais elle risque d'affaiblir encore sa marge de manœuvre parlementaire. Au Congrès, où son parti ne dispose pas de la majorité, une politique sociale trop timide lui aliénerait le soutien de la deuxième force politique du pays, le parti social-démocrate Apra. Les impatiences les plus grandes pourraient venir de la rue: déjà, la veille de la cérémonie au Machu Picchu, des cheminots ont bloqué la route d'accès lors d'une manifestation. Et en novembre 2000, Juan Gorritti, secrétaire général du principal syndicat, la CGT, avertissait: «S'il le faut, nous agirons, mais après l'intérim de Paniagua.»