Serbie

Aleksandar Vucic en marche vers le pouvoir absolu

Le premier ministre bénéficie caracole en tête des sondages grâce au soutien des tabloïds et des principales chaînes de télévision du pays. La Serbie élit dimanche son président

Lundi matin, les kiosques de Belgrade présentaient un étrange aspect: tous les quotidiens étaient recouverts du même supplément publicitaire à la gloire du premier ministre Aleksandar Vucic, candidat à l’élection présidentielle de dimanche. D’après les instituts de sondages, unanimes, l’homme fort de la Serbie devrait remporter cette élection dès le premier tour, face à une opposition éclatée entre plusieurs candidatures.

De fait, rien n’a été laissé au hasard. Pour cause de panne informatique, l’Agence officielle de régulations des médias électroniques a renoncé à tenir le décompte des temps de parole des différents candidats, mais selon une étude menée par le Bureau pour la recherche sociale (BIRODI) qui a étudié les journaux télévisés des cinq principales chaînes du pays, Aleksandar Vucic a eu droit à 407 minutes de temps de parole comme premier ministre et 225 minutes comme candidat, soit 250 minutes de plus que l’ensemble des dix autres candidats réunis.

A la puissance de frappe des télévisions, publiques ou privées, s’ajoute celle des tabloïds, tous plus ou moins directement liés au pouvoir et spécialisés dans les attaques personnelles sans preuves. Durant cette campagne, on a ainsi pu «apprendre» que l’un des deux candidats d’opposition, l’ancien ombudsman Sasa Jankovic, serait responsable du suicide d’un de ses proches. Milenko Jovanov, vice-Président du Parti progressiste serbe (SNS); la formation d’Aleksandar Vucic, a quant à elle prétendu que Natasa Jeremic, l’épouse de l’autre candidat d’opposition, était à la tête d’un puissant cartel de la drogue, affirmation reprise en boucle par les médias, sans qu’aucun démenti ne soit apporté. Interrogé par des journalistes, Aleksandar Vucic n’a pas jugé bon de commenter ces «post-vérités», ni de désavouer Milenko Jovanov.

Un parti parodique, «Tu n’as pas goûté mes choux farcis»

Dans ce climat délétère, les sondages placent en seconde position la candidature parodique de Luka Maksimović, qui se présente sous le nom de scène de Ljubiša Preletačević Beli – on pourrait traduire par «Bienaimé Retourneur de veste Le Blanc». Cet étudiant en communication de 25 ans a créé l’an dernier, avec quelques amis, le parti Sarmu probo nisi («Tu n’as pas goûté mes choux farcis»), obtenant 20% aux élections municipales dans sa commune natale de Mladenovac. «Mon succès est une claque pour la classe politique serbe, pour le pouvoir comme pour l’opposition, et les gens préfèrent voter pour le personnage fictif que j’ai créé», explique le candidat, qui n’hésite pas à se présenter comme le porte-parole d’une génération née durant les années de guerre et d’embargo, sans autre perspective que l’exode à l’étranger. Cela n’empêche pas nombre de Serbes de soupçonner le pouvoir d’avoir favorisé cette candidature pour marginaliser encore plus l’opposition «sérieuse».


Disposant déjà d’une confortable majorité absolue au parlement, le premier ministre a longtemps fait planer le doute sur le calendrier électoral et sur sa volonté de briguer la charge présidentielle. Au final, Aleksandar Vucic a opté pour une campagne très brève, annonçant sa propre candidature, alors même que le président sortant, Tomislav Nikolic, pourtant issu du même parti que lui, ne cachait pas son intention de briguer un second mandat. Il a finalement dû s’écarter face à la «tornade Vucic».

Les intentions du premier ministre demeurent pourtant incertaines. La Serbie possède un régime parlementaire, où les compétences présidentielles sont fort réduites. Au grand jeu des hypothèses et des analyses, les milieux «bien informés» de Belgrade se partagent entre deux écoles: ceux qui croient qu’Aleksandar Vucic a l’intention de faire ultérieurement évoluer la Constitution dans un sens présidentiel, suivant le modèle de Recep Tayyip Erdogan en Turquie, et ceux qui pensent, au contraire, que le premier ministre veut se mettre en retrait relatif, alors que la situation économique et sociale du pays risque de s’aggraver et que la Serbie pourrait être amenée à des choix désagréables, comme celui de reconnaître l’indépendance du Kosovo…

Aleksandar Vucic est, de toute manière, assuré de rester maître du jeu. Et cet ancien ultra-nationaliste, officiellement devenu «pro-européen», n’a pas manqué de se rendre lundi à Moscou pour obtenir l’onction de Vladimir Poutine, qui lui a souhaité «plein succès».

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