La ligne grésille, puis s’évanouit. Il faut terminer la conversation par de courts messages Whatsapp: Mahmoud Zaza a été parmi les derniers civils à quitter les quartiers rebelles d’Alep-Est. Ne restaient, jeudi soir, que quelques poignées de combattants qui s’apprêtaient à partir, tandis que l’armée loyale à Bachar el-Assad et ses alliés reprenaient le contrôle des derniers réduits de l’enclave. «C’était un cauchemar», explique ce docteur, spécialisé en «thérapie physique» qui, aux côtés de deux autres médecins, était le seul à s’occuper des dizaines de milliers de civils qui s’entassaient dans 2 kilomètres carrés.

La neige a recouvert la ville d’Alep avant qu’elle change de maîtres. «Nous avons passé la dernière nuit dehors, à attendre les autobus. Les gens avaient trop peur d’être empêchés de partir. Nous étions tous des sans-abri», affirme le médecin. Le thermomètre montrait 4 degrés en dessous de zéro. «Nous n’avions pas d’eau. Durant la nuit, on nous a amené un blessé (le dernier dont il se soit occupé) qui faisait peine à voir. Mais nous ne pouvions rien faire. Il a finalement été pris en charge par le Croissant-Rouge.»

Accord ambigu

Quelque 35 000 personnes avaient été évacuées les heures précédentes. Une procédure compliquée par le fait que tout cela devait être coordonné au millimètre avec le départ d’autres blessés, dans des enclaves chiites assiégées par la rébellion, à Foua et Kefraya. Mais surtout, tandis que les civils prenaient place dans les convois de bus, les combattants (entre 4000 et 5000) tentaient de faire démarrer leurs propres véhicules. L’accord conclu entre les rebelles et la Russie (avec la médiation de la Turquie) permettait aux combattants de quitter la ville avec une arme légère. Mais il ne disait rien des voitures cabossées qui refusaient de démarrer, qui patinaient dans la neige ou dont le réservoir était vide.

La connaissance de la «thérapie physique» ne prépare pas à pratiquer des interventions chirurgicales, a fortiori sans anesthésie. «J’en ai fait beaucoup ces derniers jours. Nous avons passé près d’une semaine dans un abri, pratiquement sans nourriture et sans matériel médical.» Les obus tombaient. Le froid était intenable. «C’était au-delà des mots», résume le médecin.

Une seule envie: dormir au chaud

L’écrasante majorité des civils a choisi de partir en direction de l’Ouest, dans les zones tenues par la rébellion, confirmait jeudi le responsable de l’ONU aux questions humanitaires en Syrie, Jan Egeland. A l’entrée de cette zone rebelle: le «point zéro», comme a été nommé ce lieu de passage, à partir duquel les gens qui le veulent sont acheminés soit vers les zones rurales d’Alep, soit vers Idlib, le principal bastion des groupes rebelles. Muhammad Yasir, responsable du «point zéro» explique au téléphone: «Les gens arrivent épuisés. Ils n’ont qu’une envie, se mettre au chaud et dormir.»

Une chose a impressionné les humanitaires qui ont participé à l’évacuation. «Les enfants étaient comme absents. Ils ne jouaient pas, ils ne parlaient pas. Ils se contentaient de se tenir droits, attendant leur tour pour entrer dans les autobus», assure l’un d’eux. Mahmoud Zaza, pour sa part, a trouvé refuge avec sa famille chez l’un de ses cousins, à Daret Ezza, dans la campagne d’Alep. Dans la petite ville, les gens se pressent un peu partout, raconte-t-il. Dans la mosquée, dans les écoles, certains à même la rue. «Nous allons prendre une douche et nous allons manger des produits frais. Ensuite, nous pourrons penser à demain», détaille le médecin qui, en arrivant en zone rebelle, s’est encore brièvement occupé de certains de ses compagnons d’infortune particulièrement mal en point. Idlib? La Turquie? Le médecin n’en sait rien encore et ne veut pas réellement y penser. «J’ai peur que demain nous nous réveillions de ce cauchemar avec un rêve plus terrible encore. Nous avons perdu notre Alep. Nous avons perdu notre maison, notre avenir et nos mémoires.»