Syrie

«Alep, c’est terminé. Il n’y a plus moyen d’entrer»

Il y a deux semaines, il était encore à Alep. Mais la route a fini de se refermer. Le témoignage du chirurgien syrien Abdelaziz Adel

La dernière fois que le chirurgien Abdelaziz Adel a emprunté la route du Castello, c’était il y a un peu plus de deux semaines. «Croyez-moi, je connais le chemin maison par maison, mètre par mètre, dit-il au téléphone depuis le sud de la Turquie. Mais maintenant, plus moyen. C’est fini. Il n’y a plus le moindre accès.» Cette route tire son nom d’un fameux restaurant où allaient autrefois se régaler touristes et Aleppins.

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Cette route, un enjeu majeur de la guerre en Syrie

Mais ces dernières années, elle a pris une tout autre signification: le seul cordon à relier les quartiers de l’est d’Alep, tenus par l’opposition, à la Turquie, et donc au reste du monde. Ce cordon coupé, ce sont désormais entre 200 000 et 300 000 personnes qui sont prises au piège, selon l’ONU, soumis autant aux bombardements qu’à la menace imminente d’une famine.

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Voilà des mois que cette route, aussi vitale que dangereuse, était devenue un enjeu majeur de la guerre en Syrie. Fin juin, l’armée avait commencé à y déployer ses unités d’élite, les Qawat Al-Nimr (Forces du Tigre), épaulées par des combattants chiites étrangers ainsi que par les factions militaires provenant du quartier kurde d’Alep, Cheikh Maqsoud, et fortement soutenues par l’aviation russe. Deux semaines de combats acharnés: les forces fidèles à Bachar el-Assad étaient parvenues à se nicher sur des hauteurs, à quelques centaines de mètres de la route, rendant déjà pratiquement impensable tout mouvement.

C’est de cette époque que date le dernier voyage d’Abdelaziz Adel sur cette route de la mort, désormais parsemée de cadavres: impossible, même pour les ambulances, d’aller les chercher. Mais ce week-end, la nasse a fini de se refermer, après une nouvelle avancée de l’armée syrienne et malgré l’instauration, toute théorique, d’un cessez-le-feu. «Deux de mes collègues médecins sont entrés à Alep juste avant, à pied, longeant la route sur 4 kilomètres, assure le chirurgien. Ils savaient que le siège allait devenir total. Mais en partant, ils m’ont dit qu’ils préféraient le vivre de l’intérieur plutôt que de devenir des spectateurs impuissants.»

Des photos aériennes prises par des drones de l’armée syrienne, et abondamment diffusées sur les réseaux sociaux, montrent à quel point les bombardements ont été exercés de manière méthodique sur le moindre édifice proche de la route, afin de rendre impossible toute contre-offensive surprise. Hier encore, l’armée syrienne poursuivait ses bombardements pour élargir cette zone à des bastions encore tenus par des groupes rebelles, notamment dans les quartiers dits des fermes de Mallah, un peu plus au nord.

La population prise dans un piège sanglant

Quelque 600 000 Syriens étaient déjà victimes de l’utilisation massive d’encerclements et de sièges, principalement de la part du régime de Bachar el-Assad, une tactique que l’ONU a qualifiée d’«arme moyenâgeuse». Mais son application à Alep-Est change les dimensions de l’entreprise. «Il faut éviter que cela puisse arriver», s’alarmait il y a quelques jours à Genève le responsable de l’ONU Jan Egeland. Hier, toujours à Genève, l’ONU prenait note de la coupure de la route du Castello. «Les gens ont un besoin urgent d’assistance. Ils sont pris au piège», confirmait son bureau de coordination des Affaires humanitaires (OCHA).

Cette nuit, des bombardements ont provoqué 7 morts et près de 30 blessés. Mais mes collègues ont décidé de n’opérer que dans les cas les plus graves. Pour les autres, ils n’ont plus assez d’électricité et de matériel médical.

Un piège sanglant: les victimes se comptent déjà par dizaines dans ces quartiers bombardés avec des barils d’explosifs, mais aussi des bombes à fragmentation ou des engins incendiaires au thermite, qui brûlent à plus de 2200 degrés. «Cette nuit (pour la nuit de lundi à mardi), des bombardements ont provoqué 7 morts et près de 30 blessés, affirme Abdelaziz Adel. Mais mes collègues ont décidé de n’opérer que dans les cas les plus graves. Pour les autres, ils n’ont plus assez d’électricité et de matériel médical. Ils se contentent de tenter de réduire les fractures.»

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Impossible d’espérer sortir les blessés de la ville, note encore le chirurgien qui est en contact permanent avec les médecins restés à Alep. «Ces derniers temps, nous avions déjà complètement abandonné le recours à des ambulances, qui étaient systématiquement prises pour cible le long de la route du Castello. Mais nous pouvions tenter le sort avec des véhicules civils. Aujourd’hui, même de nuit, tous feux éteints plus personne ne peut espérer passer», insiste le médecin.

L’ONU assure qu’elle avait anticipé l’établissement de ce siège et qu’elle a introduit dans cette partie de la ville de quoi nourrir une partie de la population (145 000 personnes) pendant un mois. Mais le chirurgien n’en a pas entendu parler. «Je sais qu’un convoi de 40 camions est bloqué à l’extérieur de la ville. Et les gens se sont précipités sur tout ce qui ressemble à de la nourriture qui puisse se conserver. A l’heure où je vous parle, il n’y a plus moyen de trouver le moindre produit frais.»

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