C’est un cri d’alarme. Celui d’un homme qui, durant plus de quatre ans, a vu les aspirations démocratiques de son peuple se fracasser, les unes après les autres, contre le mur de la répression du régime, puis de l’essor de l’Etat islamique. Une descente aux enfers aujourd’hui exacerbée par l’intervention russe pro-Assad, et qui trouve en la ville d’Alep, au Nord-Ouest de la Syrie, la plus tragique des illustrations.

«Le secteur sud de la province d’Alep est sans cesse pilonné. Une pluie de frappes ininterrompues, vingt-quatre heures sur vingt-quatre! Le ciel est encombré d’avions de combats, d’hélicoptères qui volent à très faible altitude. Impossible de savoir qui, des Russes ou des Syriens, nous tirent dessus. Les gens ont peur, terriblement peur», raconte par téléphone le docteur Zaidoun al-Zoabi. Cet humanitaire de la première heure, directeur de l’Union des organisations de secours médicales syriennes (UOSSM) a contourné, la semaine dernière, les bombardements avant de franchir la frontière pour atteindre Gaziantep, la «capitale» des réfugiés syriens, au sud est de la Turquie.

Bombes barils

D’une voix affolée, contaminée par la colère, il décrit toutes ces familles désespérées, fuyant l’offensive du régime, lancée le 17 octobre, avec l’appui des raids russes, notamment sur les zones tenues par les rebelles. Depuis trois ans, Alep – divisée entre pro et anti-Assad – vivait déjà au rythme des attaques aux bombes barils de l’armée et des tirs de roquettes de l’opposition. «Cette fois-ci, environ 70 000 personnes ont quitté Alep et ses environs à cause de la nouvelle offensive de Damas», avance le médecin.

Une vidéo publiée sur YouTube par SNC (Safira News Center) donne un aperçu de cet exode massif. On y voit des colonnes de pick-up, les coffres remplis de cartons, de meubles, de valises. Un second film, enregistré à la va-vite sur un smartphone, montre les missiles qui s’écrasent en direct sur des bâtisses. Aussitôt, le ciel se noircit d’un gros champignon de fumée. Sur une photo, prise au sud-ouest d’Alep par un activiste, des familles marchent vers l’inconnu. Baluchons sur la tête, les enfants à leurs trousses, hommes et femmes marquent une pause au bord d’une route ensablée.

Selon Vanessa Huguenin, la porte-parole du bureau de coordination des affaires humanitaires (OCHA) qui estime, elle, à 50 000 le nombre de personnes déplacées en une semaine, la plupart d’entre elles ont provisoirement trouvé refuge chez des familles d’accueil ou dans des habitations sommaires plus à l’ouest. Mais elles sont nombreuses, aussi, à se retrouver sans toit. «Il y a un besoin urgent de nourriture, de couvertures et d’abris», affirme-t-elle. Or, l’acheminement en aide est rendu difficile par le conflit, d’autant plus complexe qu’il est exacerbé par la menace d'organisation de l'Etat islamique. Aux dernières nouvelles, Daech se serait emparée, vendredi dernier, d’une portion de la route qui relie Hama à Alep, considéré comme la dernière voie d’approvisionnement pour le régime vers les quartiers qu’il contrôle dans cette ville.

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Côté turc, plusieurs ONG disent se préparer à un nouvel afflux de réfugiés au poste frontière de Bab al-Salam, près de Kilis. Depuis le début de l’insurrection contre Bachar el-Assad, en 2011, la Turquie a accueilli plus de 2,2 millions de Syriens. Dans certaines villes comme Gaziantep, à 60 km de la Syrie, se croise un mélange éclectique d’humanitaires, d’opposants syriens, de combattants anti-Assad et de populations fuyant la guerre.

Pour pallier la crise des migrants, le président Erdogan continue à appeler à la création d’une «zone sécurisée» au nord de la Syrie. Les autorités turques poursuivent également leurs négociations avec l’Union européenne sur une aide financière en échange d’un contrôle des départs vers l’Europe. Mais pour l’heure, rares sont les nouvelles familles à avoir déjà franchi la frontière, car leur chemin est semé d’embûches: quand ce ne sont pas les missiles qui tombent, ce sont les combattants djihadistes qui peuvent surgir à tout moment dans certaines zones qu’elles doivent traverser pour atteindre le territoire turc.

«Avant de traverser la frontière, j’ai vu des familles éparpillées ça et là, qui s’enfuiraient dans des camions, parfois à pied et qui campaient où elles pouvaient», confie le docteur Zoabi. Parmi elles, de nombreuses familles démunies, sans aucune ressource pour survivre. «Ces gens-là sont très pauvres. Ils n’ont même pas d’argent pour manger. Ils sont à bout de souffle», ajoute-t-il. Un silence passe, terriblement long. Le timbre grave, Zaidoun al-Zoabi se reprend: «La situation est terrible, tellement terrible… Y compris pour quelqu’un qui, comme moi, s’était habitué à la guerre. Car cette fois-ci, le conflit a atteint des proportions démesurées. Il n’y a plus aucun espoir.»