Proche-Orient

«A Alep, on se bat désormais partout»

Prise en étau par les combattants de tous bords, la deuxième ville de Syrie est le théâtre d’un désastre humanitaire grandissant. Marianne Gasser, la cheffe du CICR en Syrie, témoigne

Voilà quatre ans qu’Alep, la deuxième plus grande ville de Syrie, est plongée dans la guerre civile, divisée entre ses quartiers ouest contrôlés par les forces gouvernementales et les quartiers est aux mains des groupes armés opposés à Bachar al-Assad. Ces dernières semaines, la situation s’est pourtant singulièrement dégradée.

«Il y a à présent des combats un peu partout, au nord, au sud, à l’est et à l’ouest de la ville, témoigne Marianne Gasser, la cheffe de la délégation du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) en Syrie jointe par téléphone à Damas. Ce sont des combats en zone urbaine. A tout moment, les civils sont menacés par les bombes, les roquettes ou les tirs. Certaines personnes ont déjà été déplacées trois ou quatre fois.»

Manque d’eau et d’électricité

«C’est, sans l’ombre d’un doute, l’un des conflits urbains les plus dévastateurs de notre époque», s’est alarmé par voie de communiqué en début de semaine le président du CICR, Peter Maurer, tout en appelant les belligérants à négocier des trêves pour permettre l’acheminement d’une aide humanitaire. Pour l’heure, il n’en est pas question. L’aviation syrienne et russe pilonne les quartiers aux mains des rebelles où vivent environ 250 000 personnes. Les groupes armés plus ou moins radicalisés – parmi lesquels Fateh al-Sham (ex-Front Al-Nosra affilié à Al-Qaida) fait la différence sur le plan militaire – déversent pour leur part leurs roquettes vers les zones tenues par le gouvernement où se concentrent 1,5 à deux millions de personnes.

«Depuis juillet, nous n’avons plus accès aux quartiers est, poursuit Marianne Gasser qui vient de passer trois semaines à Alep. Et désormais, la route principale qui relie Alep à Damas est aussi coupée, les camions ne passent plus.» Or la population manque de tout: à commencer par l’eau et l’électricité. Les principales stations de pompages sont à l’est et plusieurs d’entre elles sont endommagées. A l’ouest, 77 puits ont été creusés depuis un an, notamment pour subvenir aux besoins des milliers de familles déplacées depuis les zones rurales. Mais c’est loin de suffire à la demande.

Hôpitaux visés

Depuis 2015, l’électricité ne fonctionne plus qu’une heure ou deux par jour. Ceux qui en ont encore les moyens ont acheté des générateurs. Le CICR en a fourni aux hôpitaux, mais nombre d’entre eux ont été endommagés par les combats. «Pour les prématurés en couveuse c’est pourtant indispensable», explique par exemple la déléguée.

La population civile est prise au piège de l’étau qui se resserre entre combattants. «Il y a naturellement beaucoup de gens qui soutiennent un camp ou un autre, poursuit Marianne Gasser. Mais on sent de plus en plus qu’une majorité de la population est fatiguée. Elle veut la stabilité, qu’on revienne à l’époque d’avant la guerre. Après cinq ans de guerre beaucoup ont perdu tout espoir.»

L’ONU alerte

Ces derniers jours, c’est l’intervention aérienne des forces gouvernementales et de ses alliés – notamment avec des bombes incendiaires – qui provoquent le plus de morts civils. Une situation de «guerre asymétrique» que dénonce la Commission d’enquête indépendante internationale de l’ONU sur la Syrie. «Ces attaques semblent être le prélude à un siège destiné à s’emparer de la ville entière à l’aide d’une stratégie qui ne laisse d’autre choix entre la capitulation ou la famine», communique-t-elle. Depuis le début de l’année, 25 hôpitaux et cliniques ont été détruits.

Malgré les déclarations russes lundi concernant un accord militaire avec les Américains portant sur Alep, Washington reste muet et la perspective d’une reprise des négociations sur la Syrie demeure très hypothétique. «Nous risquons de voir à Alep une catastrophe humanitaire sans précédent à l’issue de plus de cinq années de massacres», indique Ban Ki-moon dans un rapport au Conseil de sécurité de l’ONU.

«A Alep, tout le monde a perdu un fils, a un proche en prison ou a été victime de bombardement. Malgré ce désastre, je suis frappée par la grande solidarité qui subsiste, constate encore Marianne Gasser. On souffre des deux côtés.»


Lire aussi:

Publicité