Interview

Alexander Likhotal: «Rien ne peut freiner la course aux armements»

Fondée par l’ancien dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev, Green Cross International est active dans trente pays. Son président, Alexander Likhotal, décrit un système international malade, incapable de faire face aux grands défis, comme le réchauffement climatique ou la course aux armements

Fondée par l’ancien dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev, Green Cross International est active dans 30 pays. Son président, Alexander Likhotal, décrit un système international malade, qui a bien de la peine à faire face aux grands défis, comme le réchauffement climatique et la course aux armements

Le Russe Alexander Likhotal était un proche collaborateur de Mikhaïl Gorbatchev, le dernier dirigeant de l’Union soviétique. Lorsque le père de la perestroïka a fondé l’organisation environnementale Green Cross, Alexander Likhotal l’a suivi et en a ensuite été nommé président.

Le Temps: A la fin du mois d’avril, Green Cross a célébré le centième anniversaire de la première attaque chimique par l’Allemagne. Des bombardements au chlore sont à nouveau rapportés en Syrie. Comment se fait-il que la Syrie dispose encore d’armes chimiques?

Alexander Likhotal: C’est inquiétant. Même si l’utilisation du chlore est totalement obsolète, il peut toujours être meurtrier. C’est cette substance qui avait été utilisée lors de la première attaque chimique en 1915 contre les troupes alliées en Flandres. Mais cela ne doit pas faire oublier que le désarmement dans ce domaine a enregistré de grands progrès. Le recours à une arme chimique si rudimentaire le démontre. Mais, avec le chlore, nous sommes dans une zone grise. Comme il a des utilisations légitimes, on ne peut pas simplement interdire sa possession. C’est pourquoi Green Cross a recommandé que l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) mette en œuvre de nouvelles stratégies et édifie des barrières contre l’utilisation des produits chimiques industriels toxiques tels que le chlore, y compris par des acteurs non étatiques. Seule une OIAC solide et efficace aidera à prévenir la résurgence des armes chimiques. Depuis 25 ans, 60 000 tonnes des agents les plus dangereux ont été détruites. Il ne reste que 15% des stocks qui avaient été accumulés. On sait avec précision que possèdent la Russie et les Etats-Unis. En Syrie, l’utilisation de chlore n’est pas seulement le fait du gouvernement syrien. La non-résolution de ce conflit est un symptôme des dysfonctionnements du système international.

– C’est-à-dire?

– La communauté internationale est incapable de s’entendre pour résoudre des crises, mis à part peut-être en Ukraine, où, depuis les accords de Minsk, il y a un effort commun entre Moscou et les Européens pour apaiser la situation. Mais c’est l’un des rares exemples de coopération. La gouvernance mondiale est à bout de souffle. Le monde court d’un problème à l’autre: un jour, ce sont les armes chimiques, le lendemain l’Ukraine et ensuite le réchauffement climatique. Alors que les problèmes sont de plus en plus liés. La tentative de créer un directoire mondial, avec le G20, a échoué. Historiquement, dans ces situations, certains acteurs testent les limites du système. C’est ce qu’a fait la Russie, d’abord en Géorgie puis en Ukraine. Nous sommes dans une période très dangereuse. Rien ne peut freiner une nouvelle course aux armements. Beaucoup comparent notre époque à celle d’avant la Première Guerre mondiale. Personne ne voulait la guerre mais l’engrenage n’a pas pu être enrayé.

– Vous parlez de l’Ouest, comme si la Guerre froide ne s’était pas terminée…

– Les Etats-Unis se sont persuadés que la fin de l’URSS était leur victoire. Il n’en est rien. Le système soviétique a implosé à cause de ses propres contradictions, entre ses idéaux socialistes et leur application inhumaine. Quand Mikhaïl Gorbatchev a retiré l’armée rouge de l’Europe de l’Est, George Bush et Helmut Kohl lui avaient assuré que l’OTAN ne la remplacerait pas. Le fait que cette promesse n’a pas été tenue a largement contribué à la méfiance. Nous avions l’opportunité de construire un nouveau système international. Mais les Occidentaux, et en particulier les Américains, ont choisi la voie de l’unilatéralisme. La force d’attraction de l’Occident, son soft power, qui avait tant contribué à souligner les contradictions de l’Union soviétique, s’est érodé. Ce qui participe à la crise actuelle.

– Les dirigeants occidentaux auraient-ils dû, selon vous, aller célébrer à Moscou avec Vladimir Poutine la victoire sur Adolf Hitler il y a 70 ans?

– Je suis très partagé. Ma mère avait subi le terrible siège de Leningrad, l’actuel Saint-Pétersbourg, et mon père a combattu au front. En même temps, je comprends les Occidentaux. Je crois qu’il est temps d’arrêter les parades militaires pour le 9 mai, mais que la célébration soit plus personnelle, pour se souvenir des millions d’êtres chers tués.

– Quels sont vos remèdes pour remettre le système international d’aplomb?

– Un nouveau multilatéralisme basé non pas sur des intérêts communs mais sur la prise de conscience que nous sommes exposés à des menaces communes. A commencer par le réchauffement climatique, le manque d’eau ou de nourriture, qui pourraient pousser des millions de gens à la migration. Pour relever ces défis, il faut intégrer et mettre à contribution non seulement les Etats, mais aussi les multinationales et la société civile.

– Genève n’est-elle pas le lieu idéal pour ce genre d’expérimentation?

– C’est le berceau de la diplomatie multilatérale, avec la création du Comité international de la Croix-Rouge, puis de la Société des Nations. Il y a aussi une concentration de compétences unique dans cette ville et la Suisse bénéficie de la confiance de tous. C’est l’une des raisons pour lesquelles Green Cross organise ici, les 6 et 7 octobre 2015, une conférence internationale pour une économie verte et inclusive, rassemblant des personnalités et experts du monde entier.

– En même temps, certaines instances, comme la Conférence du désarmement, sont complètement bloquées.

– C’est déplorable. Mais, contrairement à l’époque de la Guerre froide, le désarmement n’est plus l’épine dorsale et le moteur des négociations entre grandes puissances. Aujourd’hui, la lutte contre le réchauffement climatique est bien plus importante. Lors de la conférence de Paris, en décembre prochain, l’humanité aura une dernière chance de réduire les émissions de gaz à effet de serre et de limiter le réchauffement climatique à deux degrés. L’issue de cette conférence dépendra bien davantage des décisions prises à Pékin qu’à Bruxelles. Je suis raisonnablement optimiste. Il y a une réelle prise de conscience en Chine mais aussi aux Etats-Unis.

– Quelle est la position de Green Cross sur l’énergie nucléaire?

– Même si elle ne contribue pas au réchauffement, il faut la remplacer par des énergies renouvelables. Bien que les nouvelles centrales soient beaucoup plus sûres depuis la catastrophe de Tchernobyl, le risque zéro n’existe pas. Nous avons organisé plusieurs voyages de parlementaires, y compris suisses, à Tchernobyl ou à Fukushima pour contribuer à une prise de conscience. Surtout, le nucléaire n’est pas rentable. La preuve: il n’y a pas d’investissements privés dans ce secteur. Tout est à la charge du contribuable. Le coût de démantèlement des centrales, de recyclage des déchets est énorme. Bien sûr, je ne m’attends pas à ce que la France, qui dépend à 80% de cette énergie, sorte du nucléaire. Mais je crois que les avancées technologiques sont bien plus importantes que nous le réalisons. Je parlais récemment avec un industriel de l’automobile. Il me disait que la nouvelle génération de voitures, consommant moins de 1,5 litre aux 100 kilomètres, était prête. Il ne manque que la décision politique pour les mettre sur le marché. L’automobile représente 80% de la demande de pétrole. Cela signifie que le prix du baril chuterait. Le monde en serait changé.

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