Cet article fait partie d'un supplément publié par Le Temps pour les deux ans de son partenaire sur la Genève internationale, Geneva Solutions.

La science et la technologie progressent à la vitesse de la lumière, avec le potentiel de transformer le monde. Pour Alexandre Fasel, ambassadeur suisse pour la diplomatie scientifique, la communauté internationale doit anticiper ces changements et orienter les bouleversements technologiques vers le bien commun. Le Geneva Science and Diplomacy Anticipator (GESDA), soutenu par la Suisse, est d’après lui le moyen d’y parvenir.

Geneva Solutions: Quel rôle pour la diplomatie scientifique dans les 20 prochaines années?

Alexandre Fasel: L’époque des disciplines scientifiques – physique, chimie, biologie, mathématiques, etc. – est révolue. Elles sont toutes entrelacées dans ce que nous appelons la convergence des sciences. Pensez aux biosciences, neurosciences, nanosciences et infosciences: elles font désormais partie d’un système scientifique intégré. Cela ouvre un immense champ de travaux et de découvertes scientifiques, qui entraîne une accélération de la technologie. L’intelligence artificielle, l’augmentation humaine, la géo-ingénierie et d’autres avancées ont déjà un impact sur nous et finiront par changer nos sociétés, et donc la façon dont elles sont gouvernées. En tant que communauté internationale, nous devons être capables de voir ce qui se prépare, de comprendre son impact et d’y faire face de la meilleure façon possible en nous rassemblant et en créant un objectif commun. C’est la logique de la diplomatie scientifique anticipative.

Comment le GESDA va-t-il nous aider à nous préparer à un tel avenir?

Nous avons demandé au GESDA de développer une méthodologie basée sur l’anticipation en réunissant toutes les parties prenantes de la communauté internationale, des scientifiques et technologues aux diplomates et décideurs politiques, du secteur privé et de la philanthropie aux citoyens. Nous devons savoir ce qui se trame dans les laboratoires, quelles seront les prochaines percées scientifiques et quelles technologies en découleront. Ensuite, nous devons examiner comment l’accélération de ces progrès se produira et aura un impact sur nous, et comment nous devons y faire face.

Les relations diplomatiques sont au plus bas à cause de la guerre en Ukraine, ce qui pourrait entraver la coopération future entre les États. GESDA prend-il également en compte ces événements?

Oui, mais à un stade plus avancé. La diplomatie scientifique anticipative commence toujours par l’anticipation des percées scientifiques. C’est en soi un fait de la vie et l’un des facteurs moteurs de la gouvernance internationale. L’élément géopolitique est un autre facteur mais n’empêche pas l’humanité d’avancer. Cela se produira d’une manière ou d’une autre. Alors, comment créer un sentiment d’œuvrer pour un objectif commun sans être prisonniers d’intérêts géostratégiques? Dans les conversations organisées par le GESDA, il peut être plus facile de créer une convergence que dans le cadre de négociations formelles.

La diplomatie scientifique anticipative peut-elle dépasser les clivages actuels?

Cette convergence de la science et l’accélération de la technologie s’inscrivent dans l’évolution du paysage géopolitique. La science et la technologie sont en effet utilisées par des États individuels comme des outils de projection de puissance et d’autonomie stratégique. Dans le même temps, nous n’atteindrons pas tous les objectifs de développement durable sans la science et la technologie. Nous devons donc en exploiter les avantages, tout en comprenant leurs impacts afin de contenir, contrôler et réglementer les aspects sensibles.

Lorsque Tim Berners-Lee a inventé le World Wide Web en tant que dépôt d’informations partagé pour les scientifiques du CERN, il a conduit à la démocratisation de l’internet, ce qui est une chose merveilleuse. Mais avions-nous imaginé en 1989 l’impact qu’il aurait sur la démocratie, avions-nous prévu que les réseaux sociaux ne faciliteraient pas seulement les développements démocratiques mais fragiliseraient également les processus démocratiques dans les États libéraux?

Le CERN a mis fin à sa coopération avec la Russie en raison de la guerre. Était-ce la bonne approche?

Au CERN, nous avons constaté les tensions entre l’approche selon laquelle la science doit rester ouverte pour le bénéfice de tous et celle selon laquelle la science peut également être un instrument dans la boîte à outils géopolitique. La politique de la Suisse est basée sur une science ouverte, dirigée par les scientifiques et non par le gouvernement. Mais nous ne sommes pas naïfs. Nous devons protéger notre capital scientifique et notre propriété intellectuelle. La position que nous avons adoptée au CERN a conduit au compromis de permettre aux scientifiques russes qui sont déjà à Genève de continuer à travailler ici.

N’est-il pas difficile de convaincre les pays d’adhérer au GESDA?

Les diplomates sont surtout focalisés sur les problèmes du moment. Le GESDA ne résoudra pas la situation dans le Donbass. Son rôle est d’alerter la communauté diplomatique sur ce qui se profile à l’horizon, mais auquel nous devons prêter attention sans tarder.