Au moins 63 000 personnes, selon l'organisation de défense des droits humains Vasnia, se sont retrouvées dans un parc de la capitale Minsk en soutien de Svetlana Tikhanovskaïa, candidate inattendue à la présidentielle bélarusse, pour le plus grand rassemblement d'opposants depuis au moins une décennie au Bélarus.

C’est une scène de film d’action que les téléspectateurs biélorusses ont découverte mercredi sur leur écran. Des troupes d’élite font irruption dans les chambres d’un hôtel de Minsk et y arrêtent des hommes en sous-vêtements. Trente-deux individus accusés par les autorités d’appartenir à l’entreprise russe de mercenariat Wagner. Dans un autre reportage, le président Alexandre Loukachenko est informé par le responsable du KGB, les services de sécurité qui portent toujours ce nom, du déroulement de l’opération. «Etes-vous certains qu’ils font partie de Wagner?» l’interroge-t-il, avant de recevoir une réponse affirmative.

A l’approche de l’élection présidentielle du 9 août, la séquence souligne le degré de nervosité dans le camp d’Alexandre Loukachenko. Ses perspectives de réélection n’avaient, en apparence, que peu souffert d’une gestion de la pandémie caractérisée par le déni. Mais la situation s’est compliquée à mesure que, pour la première fois depuis son accession au pouvoir en 1994, une candidate d’opposition a réussi à mobiliser autour d’elle. Depuis quelques semaines, Svetlana Tikhanovskaïa, une mère au foyer de 37 ans et épouse d’un blogueur emprisonné en mai pour s’être lui-même déclaré candidat, rassemble des milliers de personnes.

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Coup double

Jeudi, les autorités ont fait coup double, accusant les mercenaires présumés ainsi que des membres de l’opposition – dont le blogueur emprisonné Sergueï Tikhanovski – d’avoir planifié des «émeutes de masse». Et la tension reste élevée, selon le secrétaire d’Etat du Conseil de sécurité, qui a évalué le nombre total des comploteurs à 200. «On cherche les autres, a déclaré Andreï Ravkov. Ils sont comme une aiguille dans une botte de foin.»

La présentation officielle des faits suscite toutefois la plus grande méfiance. «Les autorités utilisent les membres de Wagner pour effrayer les gens avant le vote, en inventant une histoire de militants russes, a expliqué Alexandre Alesin à l’agence Associated Press. Selon cet expert militaire indépendant basé à Minsk, si ces individus avaient pris part à un complot, «ils n’auraient pas été vêtus d’habits militaires et de t-shirts avec le mot «Russie» et séjourné dans le même lieu». Le soupçon d’une instrumentalisation par le pouvoir est d’autant plus fort que Minsk voit régulièrement passer des combattants de Wagner qui se rendent sur différents théâtres d’opérations en Syrie, en Libye ou en Afrique subsaharienne.

L’exemple de l’Ukraine

Si la Russie a démenti toute volonté de déstabiliser son petit voisin, le fait qu’Alexandre Loukachenko agite désormais une telle menace souligne le fossé grandissant entre Minsk et Moscou. Longtemps aligné sur les positions de Vladimir Poutine, le président a infléchi son cap après la révolution ukrainienne de 2014. Constatant l’efficacité des tactiques de guerre hybride déployées par le Kremlin – l’apparition de «petits hommes verts» en Crimée et le soutien fourni aux combattants séparatistes dans le Donbass, notamment via le groupe Wagner –, le chef de l’Etat biélorusse a entamé un périlleux exercice d’équilibrisme entre Russes et Occidentaux.

C’était compter sans le réveil politique d’une partie de la population, indignée par les défaillances des autorités face à la situation sanitaire. «Les gens ont soudain compris qu’ils pouvaient s’organiser et être plus importants que l’Etat en apportant eux-mêmes des équipements de protection aux soignants», analysait récemment la journaliste biélorusse Hanna Liubakova devant l’Atlantic Council. «Loukachenko et le gouvernement sont devenus hors sujet à leurs yeux. Ils sentent désormais qu’ils peuvent sortir dans la rue pour manifester.»

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