Les humiliations s’enchaînent pour Alexandre Loukachenko, qui donne de tout premiers signes d’ouverture. Juste après s’être fait copieusement siffler et conspuer lundi par les ouvriers d’une «usine modèle» de Minsk, qui constituent en théorie sa base électorale, le président autoritaire, un peu sonné, a imaginé une étroite porte de sortie.

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«Bon, les gars, il faut adopter une nouvelle Constitution, c’est ce que nous voulons. Vous devrez l’adopter par référendum […]. La nouvelle Constitution permettra, si vous le désirez, d’organiser de nouvelles élections parlementaires, présidentielles et de nouveaux organes du pouvoir», a déclaré l’indéboulonnable président au pouvoir depuis 1994 avec son ton paternaliste habituel. Alexandre Loukachenko s’est bien gardé d’évoquer un calendrier ou un dialogue avec l’opposition unifiée. L’idée d’une nouvelle Constitution n’est pas sans rappeler la votation organisée début juillet par son homologue Vladimir Poutine… qui permet au président russe, à travers un scrutin entaché de fraudes massives, de se maintenir au pouvoir jusqu’en 2036.

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Une défaite écrasante 

Cette ouverture minime intervient alors que les jours au pouvoir d’Alexandre Loukachenko semblent comptés. Dimanche, le président biélorusse a subi une écrasante défaite dans les rues de Minsk: 200 000 manifestants ont réclamé son départ, inondant la capitale d’une marée humaine jamais encore observée dans ce pays de 9,5 millions d’habitants. Une grève générale entamée la semaine dernière et apparemment très suivie, des usines aux chaînes télévisées d’Etat, menace de bloquer complètement le pays. Le chef de l’Etat ne semble plus soutenu aujourd’hui que par les structures de sécurité et une élite politique en mode «dégivrage» très progressif.

Il y a aussi de véritables défections, encore rares, mais amorçant une tendance. Un ancien ministre de la Culture, qui fut aussi ambassadeur en France, a rejoint un cortège de manifestants. Chez les diplomates, l’ambassadeur en poste en Slovaquie a aussi tourné casaque, suivi de l’ancien chargé d’affaires à Berne Pavel Matsukevich. Des dizaines de journalistes célèbres ont démissionné des différentes chaînes de télévision entièrement contrôlées par l’Etat.

L’aplomb du dirigeant usé ne convainc plus. Pour Alexeï Makarkine, politologue au Centre de science politique, «les personnalités qui ont toujours été fidèles à Loukachenko savent parfaitement que si ce dernier parvient à se maintenir au pouvoir, il ne leur pardonnera pas. Si ces personnes connaissant parfaitement les règles du jeu prennent leur décision avec autant de sérieux, c’est qu’ils en ont déduit que Loukachenko ne pourra plus se venger.»

Plus réservé, le spécialiste des questions de sécurité Andreï Paratnikau estime que «notre élite dirigeante compte tout au plus 20 personnes. S’ils perdent le pouvoir, ils perdent tout. C’est pourquoi il n’y aura pas de scission de l’élite. Sauf si Loukachenko donne l’ordre de tirer [sur la foule], alors le risque [d’une scission de l’élite au sens large] devient très élevé. Dans l’ensemble, comme le rapportent nos sources, les responsables n’ont pas encore manifesté le désir d’écouter le peuple.»

Pirouette habituelle

Dans une pirouette dont il est friand, le président s’est aussi métamorphosé de rempart contre l’ingérence russe, pendant la campagne électorale, en vigile anti-occidental appelant Moscou à la rescousse. «Loukachenko adhère à la tactique consistant à nier le caractère endogène de la crise politique en Biélorussie. Il blâme traditionnellement pour tout certaines puissantes forces externes», estime Andreï Paratnikau.

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A deux reprises samedi, le dirigeant biélorusse s’est entretenu au téléphone avec Vladimir Poutine, annonçant dans la foulée que la Russie était prête à fournir à son voisin une «assistance en matière de sécurité». Il a été désavoué à demi-mot par le Kremlin, qui a précisé qu’une telle assistance ne serait fournie qu’en cas d’intervention militaire étrangère, comme il est stipulé dans la Charte de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC), alliance militaire rivale de l’OTAN dont la Russie et la Biélorussie sont les pays fondateurs. Visiblement peu désireux pour le moment de se mettre à dos des millions de Biélorusses jusqu’ici bien disposés envers la Russie, Vladimir Poutine s’est bien gardé de peser dans le bras de fer, hormis une reconnaissance a minima du résultat des élections.

Pour «matérialiser» la menace occidentale, Alexandre Loukachenko a fait déployer des forces militaires à la frontière avec la Lituanie et la Pologne. «L’initiative de transférer une brigade aéroportée de Vitebsk à Grodno [de l’est à l’ouest du pays] trahit une confusion interne. Ce qui ne contribue pas à stabiliser la situation, car la population locale peut percevoir ces parachutistes comme des unités punitives, et non comme les protecteurs contre une menace virtuelle», peut-on lire sur le Belarus Security Blog dirigé par Andreï Paratnikau.

De son côté, l’opposition poursuit une ligne de résistance passive. Dans un message vidéo publié lundi, la candidate de l’opposition unifiée, exilée de force en Lituanie, s’est déclarée prête à assumer le rôle de «leader national» afin de «ramener le calme dans le pays». Très prudente, Svetlana Tikhanovskaïa réitère sa «solidarité avec ceux qui protègent leurs droits de manière pacifique, par exemple en manifestant ou en faisant la grève». Sans elle-même appeler directement à des actions.

Le mouvement de protestation n’apparaît toujours pas coordonné par un centre de décision, et ne semble orienté que par quelques chaînes Telegram (que le pouvoir ne parvient pas à bloquer). Ce sont ces chaînes, comme NEXTA live (2,1 millions d’abonnés) qui incitent à la grève et donnent rendez-vous aux manifestants. Lundi, NEXTA a incité les manifestants de tout le pays à «convoquer leurs maires et à les obliger à soutenir publiquement leurs revendications». Et, si ces derniers refusent, à «ne plus reconnaître leur autorité».