Russie

Alexeï Navalny condamné à un mois de prison et ses partisans pourchassés

Des violences ont émaillé la manifestation anti-corruption prévue de longue date dans la capitale. Arrêté avant d’avoir pu rejoindre le défilé, et condamné à 30 jours de détention lundi soir, l’opposant parvient jusqu’ici à maintenir la pression sur le pouvoir

Mise à jour, mardi 8h00: un mois de prison pour Navalny et 1500 de ses partisans arrêtés

L'opposant numéro un au Kremlin, Alexeï Navalny, a été condamné à 30 jours de détention lundi soir, épilogue d'une journée de mobilisation de ses partisans marquée par plus de 1.500 arrestations dans toute la Russie.

Le blogueur anticorruption de 41 ans a été reconnu coupable par un tribunal de Moscou d'avoir appelé à des manifestations non autorisées qui ont mis dans la rue des milliers de Russes, souvent très jeunes, dans des nombreuses villes allant de Vladivostok, dans l'Extrême-orient, à l'enclave de Kaliningrad sur la mer Baltique.

«Non seulement ils ont volé tout le pays, mais en plus à cause d'eux je vais manquer le concert de Depeche Mode à Moscou» prévu début juillet, a ironisé l'opposant sur son compte Twitter après s'être vu infliger la peine maximale encourue.


 

La petite histoire a croisé la grande, lundi, dans la rue Tverskaïa, au cœur de Moscou. Les autorités y célébraient «la glorieuse histoire russe», tandis que l’opposition russe, menée par le croisé anti-corruption Alexeï Navalny, tentait d’en dévier le cours. Plusieurs milliers de manifestants (4 500 selon la police) ont répondu à son appel, confirmant la capacité du principal rival de Vladimir Poutine à rassembler derrière lui les mécontents.

Multiples embûches

À Moscou, les embûches se sont multipliées autour de l’organisation de la manifestation, prévue depuis deux mois par l’opposition. Chaînes de télévision et médias proches du Kremlin ont docilement passé sous silence sa préparation. Réticente à accepter le défilé, la mairie de Moscou a d’abord pinaillé sur le lieu, que Navalny voulait central. L’opposant s’est résigné à une avenue excentrée jusqu’à dimanche soir. Mais, frustré de voir tous les loueurs de matériel événementiel se défiler tour à tour sous la pression des autorités, il écrit dimanche soir à ses partisans de le rejoindre sur la symbolique rue Tverskaïa, qui mène aux murs du Kremlin. Au tout dernier moment, la mairie a accepté le défilé, mais en posant comme condition l’absence totale de pancartes, de signes politiques visibles et de slogans criés. Inacceptable, pour Navalny.

Pas de signe distinctif

Face à tant d’indocilité, les autorités ont pris les devants. À peine Alexeï Navalny avait-il mis le nez hors de chez lui que des policiers l’ont embarqué. Exactement au même moment, vers 13 heures locales, à l’autre bout de Moscou, l’électricité et l’internet étaient coupés au local de son «Fonds de lutte contre la corruption», d’où l’organisation entendait coordonner et diffuser en direct la manifestation. «Vous savez ce qui vous reste à faire», a alors tweeté aux manifestants la porte-parole de l’opposant. Alexeï Navalny a été condamné à 30 jours de détention lundi soir.

«Russie sans Poutine», «Poutine le voleur»

Mais ces changements de dernière minute ont déboussolé les manifestants. Affluant à 14 heures vers la rue Tverskaïa, ils se sont retrouvés noyés dans une foule venue admirer des reconstitutions historiques de batailles, occupant une grande partie de la chaussée. Dilués et privés de signes de distinction (pour éviter une arrestation prématurée), les manifestants ont mis plus d’une demi-heure à trouver un lieu où se concentrer. La police a été d’une aide certaine en bloquant le haut de la rue, au niveau des portiques détecteurs de métaux.

Tâchant de diviser le défilé en plusieurs poches la police anti-émeute s’est déployée en formant plusieurs cordons étanches. Les promeneurs ont rapidement fui les lieux, tandis que les sympathisants de Navalny, prenant conscience de leur nombre se sont mis à entonner des slogans hostiles au pouvoir. «Assez de mensonges, assez de pillages», «Russie sans Poutine», «Poutine le voleur», les slogans interdits ont résonné des centaines de fois entre les hauts murs bordant la plus célèbre rue de Moscou.

Immense majorité de jeunes

La police a ensuite cherché à pousser les manifestants dans un sens, puis dans un autre, dans l’espoir de provoquer des mouvements de panique facilitant la dispersion. Mais les manifestants se sont au contraire fixés sur les attractions historiques occupant la chaussée, compliquant le travail de la police. Encouragés par leurs succès, les manifestants, dans leur grande majorité des jeunes de moins de 25 ans, ont déployé des pancartes et se sont mis à afficher des autocollants fluo, collés sur leur poitrine. On pouvait y lire «#çaSuffit» un mot-clé amplifié par les réseaux sociaux, juxtaposé au portrait de Vladimir Poutine.

Les manifestants sont dans leur immense majorité jeunes, roués et prudents. Ils sont aussi étonnamment pacifiques. Pas un objet n’a volé pour s’abattre sur les casques des policiers. Pas une vitre brisée. Des bus de la police traversent la foule au pas et personne n’y donne un coup de pied. «Et si vous arrêtiez plutôt les criminels», glisse un manifestant narquois dans l’oreille d’un policier. Paradoxalement, l’agressivité vient plus souvent de femmes entre deux âges, peut-être des mères anxieuses de voir leurs enfants menacés par des policiers brutaux et surprotégés. Elles savent aussi sans doute que les agents sont peu enclins à les traîner vers les paniers à salade.

Au moins un millier de personnes interpellées à Moscou

La police n’a guère fait étalage de violence dans la rue, où les caméras étaient innombrables. Aucune pluie de matraques n’a été observée par Le Temps durant la manifestation. En revanche, en fin d’après-midi, après la dispersion, des témoignages de brutalité ont afflué sur les réseaux sociaux et les médias indépendants. Des policiers auraient roué de coup des manifestants arrêtés, une fois ceux-ci conduits dans des camions de transport sans vitres et loin des caméras. L'ONG spécialisée OVD-Info a compté au moins 823 interpellations à Moscou et au moins 600 à Saint-Pétersbourg. Elle avait auparavant fait état de plus d'une centaine d'arrestations dans des villes de province.

Pression maintenue sur le Kremlin

«Nous réclamons une réponse.» Le mot d’ordre défini par Navalny pour la manifestation d’hier visait à rappeler aux autorités la frustration grandissante envers la corruption perçue des élites. C’est le cheval de bataille enfourché par le trublion de la politique russe, bien décidé à se présenter aux élections présidentielles de mars 2018. Après avoir surpris les autorités en organisant une première vague de manifestations le 26 mars dernier, l’opposant a une nouvelle fois démontré sa capacité à mobiliser des dizaines de milliers de personnes à travers tout le pays, en faisant adroitement passer son message sur les réseaux sociaux. Alexeï Navalny maintient ainsi la pression sur un Kremlin décidé à ne pas le laisser participer au scrutin présidentiel.

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