Le chef de file de l’opposition russe, Alexeï Navalny, rentrera dimanche de Berlin à Moscou à bord d’un appareil de la compagnie russe Pobeda [victoire]. L’humoriste russe Ilia Sobolev a immédiatement imaginé l’accueil réservé par les autorités: un bras mécanique aspergeant l’avion du poison militaire neurotoxique Novichok, exclusivement produit par la Russie.

Critique acerbe, déterminé et charismatique de Vladimir Poutine, Alexeï Navalny, 44 ans, a quitté la Russie inconscient il y a cinq mois à bord d’un avion sanitaire, dans un état entre la vie et la mort. Victime d’un empoisonnement au Novichok, dont plusieurs enquêtes ont confirmé la réalité, allant jusqu’à établir l’identité des agents du FSB impliqués. Moscou nie toute responsabilité, accuse en retour les services secrets occidentaux, après avoir mis en doute la réalité d’un empoisonnement.

«Probablement presque en bonne santé»

Ce qui attend l’opposant en Russie dès son retour, c’est la prison. Fin décembre, le comité d’enquête russe a ouvert une information judiciaire pour fraude à grande échelle, affirmant qu’il s’est approprié des millions de dollars de donation versés à son Fonds anti-corruption. Un fonds qui a produit des dizaines d’enquêtes retentissantes sur la corruption des proches de Vladimir Poutine. S’il est jugé coupable par une justice russe notoirement aux ordres, l’opposant risque jusqu’à 10 ans de prison.

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Ce n’est pas tout. Cette semaine, Alexeï Navalny a publié sur internet un procès-verbal montrant que les autorités carcérales cherchent à transformer une condamnation avec sursis rendue en 2013 (cassée par la Cour européenne des droits de l’homme) en une peine de prison. «Poutine est tellement enragé du fait que j’aie survécu à son empoisonnement qu’il a ordonné au FSIN [l’autorité carcérale] de me faire emprisonner», a réagi l’opposant sur son compte Twitter.

Pourquoi dès lors se jeter dans la gueule du loup? Alexeï Navalny justifie sa décision par l’amélioration de son état, lui qui a passé deux semaines dans le coma: «Le moment que j’attendais est arrivé – je suis probablement presque en bonne santé et je peux enfin rentrer chez moi», a-t-il écrit sur son compte Instagram. Toujours soucieux de prouver son patriotisme, il ajoute: «La question du retour ne s’est jamais posée pour moi. Simplement du fait que je ne suis pas parti. Je me suis retrouvé en Allemagne, emporté dans une boîte de réanimation.»

Exhortations à ne pas rentrer

«C’est un acte d’une bravoure incroyable», réagit le politologue Nicolas Tenzer, professeur à Sciences Po Paris. Un défi lancé à Vladimir Poutine, «alors que le pouvoir russe a montré sa détermination à utiliser n’importe quel moyen, y compris la violence, pour se débarrasser de l’opposition», souligne Tatiana Stanovaya, directrice du centre d’analyse politique R.Politik. L’historienne spécialiste de la dissidence soviétique Cécile Vaissié confirme que ce geste n’a pas d’équivalent dans l’histoire russe, car «aucun dissident n’a tenté de rentrer en URSS avant d’avoir toutes les garanties qu’il n’y serait pas arrêté».

Les menaces d’incarcération, et l’accusation infamante «d’agent de la CIA» proférée par le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov, étaient autant d’exhortations lancées à Alexeï Navalny de ne pas rentrer en Russie. Pour le neutraliser, à l’instar de dizaines d’opposants russes exilés avant lui, dont le plus connu est Garry Kasparov, parti en 2013.

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Le retour du principal opposant à Vladimir Poutine ouvre une nouvelle page potentiellement dramatique de l’histoire russe. «La situation ressemble à deux trains fonçant l’un vers l’autre, condamnés à la collision. Il y aura beaucoup de victimes», prédit Tatiana Stanovaya. Pour elle, le pouvoir s’est lui-même engagé dans une impasse. Si l’opposant n’est pas incarcéré, ce sera un signal de faiblesse inacceptable. «Pour le FSB, écraser Navalny est désormais une question d’honneur», indique-t-elle. La grande inconnue est la réaction de la société civile russe. Trouvera-t-elle le défi de Navalny insensé ou verrait-elle dans son arrestation une injustice de trop?