Russie

Alexeï Navalny s'attaque à deux alliés de Vladimir Poutine

Exclu de la campagne présidentielle, l’opposant Navalny répond par une enquête sur les liens scabreux entre un milliardaire, une éminence grise du Kremlin et une prostituée. Les ramifications du scandale iraient même jusqu’aux interférences russes dans l’élection présidentielle américaine

Il faut se méfier des exécutants trop zélés. En débarquant avec un commando de jeunes filles très légèrement vêtues dans le QG de l’opposant Alexeï Navalny, Nastia Rybka croyait servir les intérêts de son commanditaire, la chaîne télévisée pro-Kremlin LifeNews, toujours à l’affût d’une image compromettante pour les adversaires de Vladimir Poutine. C’est le contraire qui s’est produit. Enquêtant sur ces intruses d’un nouveau genre, Alexeï Navalny et son équipe ont levé un lièvre de dimension globale. Dans une vidéo sous-titrée en anglais, publiée jeudi sur YouTube et vue 1,6 million de fois en un jour, l’opposant récemment exclu de la course à la présidentielle raconte comment, en se renseignant sur une «activiste pro-Kremlin», il a découvert un triple scandale: corruption, sexe et interférence russe dans l’élection présidentielle américaine.

Il suffisait de tirer sur le fil biographique de la jeune héroïne. Nastia Rybka travaille comme escort-girl, et a passé du bon temps avec d’autres filles sur le yacht du milliardaire Oleg Deripaska, en compagnie du vice-premier ministre Sergueï Prikhodko. Toutes ces informations sont en accès libre sur le compte Instagram de Nastia Rybka: des photographies et des vidéos témoignent de ces rencontres remontant à l’été 2016. La jeune fille ne cache pas la nature de ses activités, qui sont décrites en détail dans un livre paru fin 2016 sous le titre Journal intime de la séduction d’un milliardaire. L’auteure raconte ses pérégrinations sur le yacht, mais en masquant les personnages sous les pseudos de «Papa» (Sergueï Prikhodko) et de «Rouslan Zolotov» (Oleg Deripaska). Personne n’y avait alors accordé d’attention.

La vidéo publiée par Alexeï Navalny:

L’équipe d’Alexeï Navalny s’efforce de vérifier si les «traces» laissées par Nastia Rybka sur son compte Instagram et dans son livre se recoupent au moyen de sites spécialisés traçant le déplacement des navires et des avions. Selon l’opposant, le yacht d’Oleg Deripaska était bel et bien à l’endroit et au moment indiqués par l’escort-girl. Un avion appartenant au milliardaire aurait transporté Sergueï Prikhodko vers le lieu où mouillait le yacht. Creusant dans les registres de propriété immobilière du haut fonctionnaire, le croisé anti-corruption lui découvre au passage des biens d’une valeur «approchant le milliard de roubles», soit 16 millions de francs. Ce qui ne colle pas – tant s’en faut – avec les revenus d’un homme ayant passé toute sa carrière au service de l’Etat russe.

Le chaînon manquant

Mais Navalny ne s’arrête pas à l’accusation de corruption contre Sergueï Prikhodko. Il extrapole sur la base du récit de Nastia Rybka, pour laquelle «Rouslan Zolotov» était aux ordres de «Papa». Les deux hommes «parlaient sans cesse affaires», écrit-elle. Sachant que Sergueï Prikhodko, un diplomate de carrière considéré comme le cerveau de la diplomatie russe depuis deux décennies, donnait apparemment des instructions à Oleg Deripaska, Alexeï Navalny en déduit qu’il s’agit du chaînon manquant entre Donald Trump et Vladimir Poutine. Car il est de notoriété publique que l’ancien directeur de campagne de Donald Trump Paul Manafort a travaillé pour Oleg Deripaska et avait une dette envers lui. Selon l’opposant, le vice-premier ministre russe a utilisé le milliardaire comme informateur auprès du directeur de campagne de Donald Trump. Mais il ne s’agit que de supputations toujours fermement réfutées par les individus incriminés.

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Sans surprise, les médias proches du pouvoir russe (dont les chaînes fédérales russes) taisent ces révélations embarrassantes. Le Kremlin tout occupé à la réélection de Vladimir Poutine, qui défend des positions très conservatrices sur le plan des mœurs, s’est abstenu de tout commentaire. Officiellement, la lutte contre la corruption bat son plein. Un ministre et plusieurs gouverneurs ont récemment été condamnés à de longues peines de prison pour corruption. Le silence complet de journaux d’opposition (Novaïa Gazeta) ou indépendants (Vedomosti) sur cette affaire est plus surprenant. «Ce mur de silence est inhabituel, même pour nous, a réagi Alexeï Navalny vendredi sur son site internet. Mais, croyez-moi, nous savons tout sur la censure dans les médias.»

Chantage et volte-face

La vulnérabilité des médias indépendants envers le pouvoir n’est sans doute pas pour rien dans ce silence. Oleg Deripaska, connu pour sa loyauté sans faille envers Vladimir Poutine, a déjà menacé sur son compte Instagram: «Je veux mettre en garde les médias contre toute diffusion de ces accusations mensongères. Je suis déterminé à empêcher brutalement toute tentative de création et de diffusion de flux d’information mensongers en utilisant tous les moyens juridiques possibles.»

Poussée en première ligne par cette affaire, la désormais fameuse Nastia Rybka semble sous la pression de forces contradictoires. Remerciant jeudi soir son ancienne cible, «Merci à Navalny», sur Instagram, elle a menacé Oleg Deripaska de porter plainte pour viol collectif s’il n’acceptait pas de l’épouser. Puis, faisant un tête-à-queue vendredi matin, elle affirmait que son chantage de la veille n’était qu’une plaisanterie inspirée par le scandale autour de Harvey Weinstein. «Nous, jeunes femmes, apprécions que les hommes de tous âges manifestent des intentions sexuelles.» A-t-elle été incitée à cette pitrerie pour divertir l’attention du scandale de corruption?

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