Avant qu'il n'atterrisse pour une escale prolongée à Francfort, le nom d'Alfred Sirven était inconnu des Allemands. Le numéro deux du groupe pétrolier Elf, un homme clé dans l'affaire franco-germanique Elf-Leuna, n'avait en effet jamais été recherché par la justice allemande. D'autre part, aucune enquête n'avait été ouverte sur le rachat controversé de la raffinerie de Leuna en 1992 par le groupe pétrolier français, soupçonné d'avoir versé des pots-de-vin à cette occasion. Les fonds auraient notamment servi à financer le parti de l'ancien chancelier Helmut Kohl, ce que les chrétiens-démocrates démentent catégoriquement.

Si la justice ne s'est jamais intéressée à Alfred Sirven, ce n'est pas le cas de la commission parlementaire allemande chargée d'enquêter sur le financement occulte de la CDU. Le nom de Sirven était inscrit sur la liste des témoins qui devaient permettre d'éclaircir «l'affaire des caisses noires» du parti conservateur. Il devait notamment expliquer si celle-ci passait par la raffinerie de Leuna.

Le président de la commission d'enquête parlementaire, Volker Neumann, espérait encore hier soir pouvoir entendre l'ex-directeur des affaires générales d'Elf avant son extradition vers la France. «Sirven joue un rôle clé dans l'affaire Elf-Leuna. Il nous dira quel politicien de la CDU a obtenu de l'argent par son biais. Une fois en France, ce témoin sera inaccessible pour nous», a expliqué un membre de la commission, le député social-démocrate Peter Danckert. Pour la commission parlementaire, Alfred Sirven constitue l'une des clés d'un dossier très compliqué. Le financement occulte de la CDU, qui passe notamment par la Suisse, est un véritable labyrinthe où circulent des dizaines millions de marks sans origine et sans destinataire. Helmut Kohl, chancelier à l'époque de la vente de la raffinerie de Leuna au groupe français (encore public à l'époque), est lui aussi directement concerné par cette affaire. Alfred Sirven pourrait livrer les noms de ceux qui ont touché des commissions occultes. Il pourrait aussi démentir les accusations portées contre la CDU dans l'affaire Leuna.

Le Parquet de Francfort, qui a l'intention de remettre Sirven aux autorités françaises aujourd'hui à 18 heures, a en tout cas autorisé la commission d'enquête et «toutes les autorités concernées» à entendre Alfred Sirven avant son départ et avec son accord. Dans cette course contre la montre, le Parquet de Sarrebruck a annoncé lui aussi son intention d'entendre Alfred Sirven, dans le cadre d'une enquête liée au rachat de Leuna par Elf. Sarrebruck enquête sur l'homme d'affaires allemand Dieter Holzer, intermédiaire dans la vente de la raffinerie est-allemande et poursuivi pour blanchiment d'argent.

Enfin, alors que les Français se montrent impatients d'accueillir chez eux un témoin clé d'une affaire d'Etat, le ministre fédéral de l'Intérieur, Otto Schily, a voulu éviter une nouvelle crise franco-allemande en déclarant dans le quotidien Le Monde qu'il avait pris la décision de retenir Alfred Sirven à Francfort seulement en vertu des «Accords de Schengen». S'il avait été transféré directement dans l'avion français, l'Allemagne n'aurait «pas respecté la loi», a affirmé Otto Schily.