Forte de plusieurs ministres, c'est une armada diplomatique que le gouvernement algérien a dépêchée à la Commission des Nations Unies sur les droits de l'homme à Genève. Avec pour objectif de résister à toute enquête sur la responsabilité des massacres. A moins que les organisations non gouvernementales (ONG) ne parviennent à embarrasser suffisamment les gouvernements occidentaux pour qu'ils intensifient leurs pressions, Alger pourrait parvenir à maintenir le mur du silence.

Quelque 80 000 morts depuis 1992, des centaines de personnes assassinées dans d'atroces conditions chaque mois, la population algérienne paie le tribut de la sale guerre. Les autorités accusent les groupes islamistes armés d'être les seuls responsables de cette terreur. Mais le doute demeure. Les organisations internationales de défense des droits de l'homme constatent qu'il n'y a jamais eu d'enquête transparente sur ces massacres, ainsi que sur les nombreux cas de torture, de disparitions forcées et d'autres abus. Depuis longtemps, le Centre des droits de l'homme de l'ONU réclame l'envoi de rapporteurs spéciaux pour enquêter sur les disparitions extrajudiciaires et la torture. Mais Alger n'a jamais trouvé une date favorable à leur venue. Tout aussi vainement, les organisations de défense de droits de l'homme exigent une enquête internationale sur les tueries qui, semaine après semaine, endeuillent la population. Elles ont reçu le renfort la semaine dernière de l'ambassadeur américain Bill Richardson qui, s'exprimant devant la Commission, s'est dit «choqué par le massacre de milliers d'innocents» et a demandé «une enquête crédible et indépendante pour faire toute la lumière».

Jusqu'ici, le gouvernement algérien a campé sur un refus intransigeant. Le ministre des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, de passage à Genève, a jugé superflue une enquête internationale, expliquant que le besoin ne s'en fait pas sentir puisque «tout est clair: il y a un gouvernement engagé dans une lutte contre le terrorisme». Alger s'abrite derrière le principe de la souveraineté nationale. A la fin d'octobre, le secrétaire général de l'ONU, Kofi Annan, avait lancé «un appel au dialogue et à la tolérance», jugeant qu'«on ne peut abandonner le peuple algérien à son sort». Alger avait aussitôt réagi, y voyant un inacceptable signe «d'ingérence». Mary Robinson, haut-commissaire des Nations Unies aux droits de l'homme, s'était elle aussi faite malmener par la diplomatie algérienne pour avoir voulu ébrécher cette chape de plomb.

Dans un échange de correspondance – dont Le Temps a obtenu une copie – entre Mary Robinson et l'ambassadeur algérien et ex-ministre Mohammed-Salah Dembri, en poste à Genève, le refus obstiné des autorités algériennes d'ouvrir la porte à une enquête internationale est manifeste. Le 23 octobre dernier, Mary Robinson évoque l'entretien qu'elle vient d'avoir avec Ahmed Attaf: «Je lui ai indiqué mes préoccupations en matière de violations des droits de l'homme en Algérie. Ce jour-là, les médias internationaux rendaient compte de l'assassinat à la hache de plusieurs professeurs tués devant leurs élèves. Votre ministre des Affaires étrangères m'a déclaré que c'était une affaire intérieure. Je ne puis accepter cela. Les droits de l'homme ne s'arrêtent pas aux frontières nationales des Etats.»

Ce n'est visiblement pas l'avis de la diplomatie algérienne. L'ambassadeur Dembri lui répond le 3 novembre: «Je m'élève auprès de vous contre cette tendance anormale (et désormais établie à plusieurs reprises) que vous avez de traiter avec un Etat indépendant, souverain, doté d'institutions légitimes. Une telle méthode de travail et un tel esprit ne me semblent nullement appropriés pour cultiver la confiance réciproque indispensable entre les gouvernements et les institutions des Nations Unies, ou promouvoir le dialogue serein… Ils ne sauraient être positifs pour la cause des droits de l'homme que nous défendons tous.»

Au sein de l'Union européenne, l'Algérie a longtemps été considérée comme une chasse gardée de la France. Paris a jusqu'ici freiné tout projet de résolution au sein de l'UE. Il est vrai que les autres pays européens n'ont pas fait preuve d'une réelle détermination. Les Britanniques qui président l'Europe sont un peu embarrassés: peuvent-ils ne rien entreprendre alors que le gouvernement travailliste avait mis en tête de ses priorités la défense des droits de l'homme? Les Quinze devraient décider de leur politique d'ici à une dizaine de jours lors d'une réunion à Bruxelles.

De son côté, l'ambassadeur américain Bill Richardson n'a pas totalement exclu une résolution sur l'Algérie. Mais Alger dispose de très nombreux soutiens, héritage de son influence au sein du Mouvement des non-alignés. Elle reste aussi l'un des pays clefs de l'Organisation de l'unité africaine (OUA) et possède d'excellentes relations avec l'Afrique du Sud, dont l'ambassadeur préside la Commission des droits de l'homme.

Reste à savoir si, au nom de la souveraineté nationale et des «amitiés» algériennes, des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants sont condamnés à rester à la merci d'une terrible violence sans que la communauté internationale ne cherche à établir les responsabilités. Hocine Aït-Ahmed, président du Front des forces socialistes (FFS), constate: «Le silence, l'indifférence et le laxisme sont responsables de l'aggravation du conflit et de ses ravages au sein de la population. L'ONU a manqué à son devoir de ne pas répondre aux exigences de la population algérienne de faire la lumière sur les massacres alors que le monde célèbre le 50e anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme.» A l'automne dernier, Kofi Annan déclarait que «les mots ne suffisent plus. C'est un problème dont on ne peut se contenter d'en parler à la télévision.» La Commission des droits de l'homme se décidera-

t-elle à agir?