France

En Algérie, Emmanuel Macron rouvre la plaie française de la colonisation

La droite française dénonce les déclarations faites mardi en Algérie par le candidat à la présidentielle. Mais en dénonçant les crimes contre l’humanité commis au nom de la colonisation, celui-ci dit une vérité toujours vécue comme une blessure par beaucoup de ses compatriotes.

Emmanuel Macron avait peut-être emporté avec lui ce livre lorsqu’il s’est envolé lundi pour deux jours de visite en Algérie. Dans «Sors, la route t’attend» (Ed. des Arènes), le journaliste Slimane Zeghidour, aujourd’hui éditorialiste sur la chaîne francophone TV5 Monde, raconte son histoire personnelle au cœur du fracas tragique de la guerre d’Algérie. Lui, le fils du bled de Kabylie, brillant rescapé de ce tumulte parce qu’il put profiter, dans les années cinquante, de l’éducation dispensée par les militaires français, signe cette phrase terrible: «Je m’aperçois, avec le recul, à quel niveau de duplicité il a fallu s’abaisser pour passer entre les gouttes; jouer le jeu, double jeu, donner le change, louvoyer, mentir avec la hantise d’être confondu. Quel calvaire atroce, aliénant, ont dû subir mes parents. Et à quel point cet éreintant exercice, cet état d’esprit en éveil constant a pu nous affecter…»

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Ce récit, fait par un intellectuel aujourd’hui familier des cercles de pouvoir parisiens, dit avec des mots justes les raisons de la polémique provoquée, depuis mardi, par les déclarations de l’ancien ministre français de l’Economie lors d’un entretien à la télévision algérienne.

La colonisation, «un crime contre l’humanité»

Qu’a dit Emmanuel Macron, né en 1977, soit 15 ans après la signature des accords d’Evian le 18 mars 1962, puis le référendum sur l’indépendance du 5 juillet 1962? «Nous devons présenter nos excuses à celles et à ceux qui ont subi la barbarie […] Je pense qu’il est inadmissible de faire la glorification de la colonisation. Certains ont voulu faire cela en France, il y a dix ans. Jamais vous ne m’entendrez tenir ce genre de propos. J’ai toujours condamné la colonisation comme un acte de barbarie. La colonisation fait partie de l’histoire française. C’est un crime contre l’humanité.»

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Et de poursuivre: «La colonisation fait partie d’un passé que nous devons regarder en face en présentant nos excuses à l’égard de celles et ceux vers lesquels nous avons commis ces gestes. La France a installé les droits de l’homme en Algérie, mais elle a oublié de les lire […] Tout en reconnaissant ce crime, je ne veux pas qu’on tombe dans la culture de la culpabilisation sur laquelle on ne construit rien.»

A droite, les critiques fusent

La droite française, sous pression en raison de l’état problématique de la campagne présidentielle de François Fillon, et l’extrême droite fidèle à sa glorification du passé colonial, ont aussitôt pilonné celui qui, selon les sondages, pourrait bien se qualifier le 23 avril face à Marine Le Pen. Les critiques continuent de fuser, frôlant parfois l’accusation de traîtrise. «Par faiblesse intellectuelle et politique, Emmanuel Macron est incapable de porter le costume de chef de l’Etat qui demande courage et sens de la mesure. L’histoire de la France, qui connaît bien sûr des moments de douleur et ses zones d’ombre […] ne peuvent être bafouées au gré des foucades d’un enfant gâté en campagne, qui joue avec notre pays comme il a joué avec les marchés financiers» s’est indigné, au nom du candidat François Fillon, le maire de Tourcoing Gérald Darmanin, dont le grand-père algérien servit dans l’armée française.

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Et pourtant, que dit l’histoire? Que raconte, sur son versant algérien, le fameux «récit national» loué par les conservateurs français dans l’actuel débat identitaire qui secoue la société hexagonale? Une politique systématique de massacres et de terres brûlées pour conquérir, à partir de 1830, cette terre maure située au sud de la Méditerranée. Puis des massacres, encore, pour maintenir les tribus locales dans l’asservissement. Tandis que des colons venus de métropole s’emparaient de leurs terres pour les exploiter et que la République affirmait vouloir «civiliser» ces peuples et ces territoires.

«Deux destins mêlés»

Entre trois et quatre millions d’Algériens et Franco-Algériens vivent aujourd’hui en France. Faut-il donc taire les exactions d’hier, jusqu’à celles mieux connues de la guerre d’Algérie qui vit des horreurs se dérouler des deux côtés: «La réalité est que l’Algérie d’aujourd’hui n’existerait pas sans la France, et que la France est fille de cette Algérie, explique très bien Slimane Zeghidour. Les institutions de la Ve République, façonnées par le Général de Gaulle en 1958, sont la conséquence de la guerre d’Algérie. Il n’y a pas deux réalités distinctes: une algérienne et une française. Il y a deux destins mêlés, impossibles à détricoter.» Un autre parallèle est aussi évoqué: celui de Jacques Chirac qui, à propos de la déportation des Juifs de France durant la Seconde Guerre mondiale avait affirmé en juillet 1995: «La France, patrie des Lumières et des droits de l’homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable.»

Or de quoi a parlé Emmanuel Macron à Alger? De la colonisation. Donc du processus de conquête, d’exploitation, d’expropriation violente poursuivi ensuite durant plus d’un siècle de domination française en Algérie? Une opinion bien sûr lourde de conséquences puisque la position officielle de la justice hexagonale est de considérer que tous les crimes commis en Algérie sont «prescrits et amnistiés», mais qui a le mérite de faire vivre un débat douloureux, en pleine menace terroriste islamiste.

Accès restreint aux archives

Saisis de plusieurs plaintes pour crimes contre l’humanité consécutives à la publication du livre du général tortionnaire Paul Aussaresses, «Services spéciaux: Algérie 1955-1957» (Ed. Perrin), les magistrats français avaient au début des années 2000 refusé d’entrer en matière. Plusieurs historiens travaillant sur le conflit algérien déplorent par ailleurs régulièrement l’accès encore restreint aux archives historiques de l’armée française sur la période de la guerre d’indépendance.

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François Fillon lui-même, en déplacement le week-end dernier sur l’île de la Réunion, avait avancé sur ce terrain: «L’esclavage, la colonisation, la traite des êtres humains, étaient des abominations. L’oubli n’est pas possible!, a-t-il déclaré. Mais il n’est pas juste que la France d’aujourd’hui porte des crimes commis il y a plus d’un siècle et demi. L’aspiration légitime à voir ce passé douloureux connu et reconnu ne doit pas conduire à opposer mais à rassembler les Français.»

Emmanuel Macron a-t-il donc, en parlant de «crimes contre l’humanité» à Alger «humilié et blessé chaque Français» comme l’écrit Gérald Darmanin? La vérité, avec sa part d’affreuse noirceur et de tragédies jusqu’à l’époque actuelle marquée de part et d’autre de la Méditerranée par la guerre contre le terrorisme islamique, est sans doute davantage du côté de Slimane Zeghidour, né en 1954: «Je ne peux m’empêcher d’éprouver un moment d’hésitation chaque fois que je dois remplir la case «pays de naissance" d’un formulaire. Si j’indique «Algérie" c’est vrai mais inexact car la république était alors «une et indivisible". Si j’opte pour la France, c’est exact mais caduc. Et si je mentionne «Algérie Française…"»

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