Afrique du nord

En Algérie, l’armée tente d’imposer sa feuille de route

Le chef d’état-major Ahmed Gaid Salah aimerait bien en rester au seul départ de Bouteflika et place déjà ses propres hommes aux postes clés. Mais la population ne l'entend pas de cette oreille et souhaite profiter de la situation pour changer de régime 

«Halte au mépris», «On ne recule pas », «Le peuple veut qu’ils partent tous». Ces mots d’ordre inscrits sur des banderoles accrochées çà et là, hier, sur les immeubles de la place Audin, au cœur d’Alger, renseigne on ne peut plus clairement sur la détermination de la rue algérienne à faire «dégager» les vestiges du «bouteflikisme» qui a sévi pendant 20 ans à la tête de l’Etat.

Pour le huitième vendredi depuis début du mouvement, le 22 février, les Algériens ont investi massivement la rue, à Alger comme dans plusieurs autres villes du pays, pour exiger le départ des trois B (l’ancien président du Conseil de la nation et actuellement chef de l’Etat Abdelkader Bensalah, le président du Conseil constitutionnel Tayeb Belaïz et le premier ministre Noureddine Bedoui). En décodé: les Algériens en ont assez de l’ancien système et de ses pratiques, et veulent de nouvelles têtes à la tête du pays. Autrement dit, ils sont favorables à un changement radical qui, objectivement, ne peut pas se faire dans le cadre de l’actuelle Constitution, héritée d'Abdelaziz Bouteflika, triturée par l'ancien président à trois reprises depuis 2001, et dépassée, voire caduque, depuis le départ du président avant la fin de son mandat.

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Revendications du peuple

Sauf que le chef d’état-major de l’armée algérienne, Ahmed Gaid Salah, ne l’entend pas de cette oreille et semble se suffire du seul départ d'Abdelaziz Bouteflika. Droit dans ses bottes, il a clairement signifié qu’il n’y aura pas de solution en dehors de la voie «légale», c'est-à-dire conforme à l’actuelle loi suprême. «Nous confirmons que toute décision prise en dehors du cadre constitutionnel est considérée comme nulle et non avenue », a-t-il martelé le 2 avril à l’occasion d’une réunion du haut commandement de l’armée. Avant de revenir à la charge mercredi dernier en ces termes: «La gestion de la période de transition nécessite des mécanismes qui seront mis en œuvre conformément à la Constitution.»

Pour rassurer un tant soit peu les Algériens sur ses bonnes intentions, Ahmed Gaid Salah a promis un «accompagnement de l’ANP (Armée nationale populaire, ndlr)» dans «la préparation des élections présidentielle». Petit bémol: après avoir déclaré faire siennes les revendications du peuple, le militaire juge désormais ces dernières «irréalisables». Clair, net et précis: l’armée a sa propre feuille de route pour la période de transition en cours et entends l’imposer à la rue comme à l’opposition.

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Vieille recette de l'intimidation

Le signe de cette volonté de la grande muette de s’imposer comme «régisseur» de l’après-Bouteflika et non pas de se poser en «facilitateur» comme l’a suggéré, il y a une semaine, l’ancien chef du gouvernement Ali Benflis? Le maintien du gouvernement de Nouredine Bedoui, pourtant fortement décrié par la rue, mais aussi et surtout l’intronisation comme chef de l’Etat, mardi 8 avril, d'Abdelkader Bensalah, un homme honni dont la tête est réclamée depuis le 22 février.

Et pour s’éviter tout chahutage de cette solution en solo, les autorités algériennes ont cru bon de ressortir la vieille recette de l’intimidation: plusieurs militants, possédant à leur tête l’avocat Salah Dabouz, ont été arrêtés ces derniers jours et, pour la première fois depuis le 22 février, la police a tenté de réprimer le rassemblement des étudiants, mardi 8 avril, puis la marche des syndicalistes, le lendemain, et, enfin, la grande marche de vendredi à Alger. En vain. Les Algériens refusent de se faire déloger de la rue tant que les symboles du système Bouteflika sont toujours en place.

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A l’évidence, les militaires et à leur tête le chef d’état major ne trouvent pas d’inconvénients à sacrifier un Bouteflika ou certains de ses hommes mais pas à décapiter le système. L’enjeu? La position dominante qu’a toujours eue, de 1962 à ce jour, l’armée sur l’échiquier politique algérien. Accéder à la revendication de la rue de mettre fin au système politique actuel, c’est prendre le risque de voir l’influence et les privilèges que lui procure une telle position remis en cause. D’où son refus de donner son onction à un processus qui échapperait à son contrôle.

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L'opposition tient majoritairement bon 

Face au forcing de l’Armée, l’opposition, dans sa grande majorité, tient bon et continue de rejeter une transition pilotée par les 3 B. «Les Algériens sont sortis non pas pour en finir avec Bouteflika mais pour en finir avec le régime. Les 3B ou les 4B, ne sont pas habilités à diriger la période de transition », tonne l’avocat Mustapha Bouchaci, qui à la cote chez les manifestants. Pour lui, les 3 B «ne sont pas légitimes» pour «encadrer la période de transition, et organiser des élections transparentes» et «l’ère du choix des présidents par l’institution militaire doit cesser». Un avis que partage l’ancien président du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), Saïd Sadi, qui, dans une lettre ouverte au chef d’état-major, lui a demandé de partir, de «faire rentrer l’armée dans les casernes et (de) laisser l’Algérien inventer le grand destin que le militarisme lui a interdit depuis le premier jour de son indépendance».

L'appel a peu de chance d’être écouté par le patron de l’armée qui, depuis le départ de Bouteflika, s’emploie à renforcer sa position au sein de l’Etat en nommant ses propres hommes à des postes clés. Une démarche qui l'oppose désormais à la rue.

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