«Vive Chirac! Vive la France! Vive la paix!» En arpentant dimanche la grande artère du front de mer noire de monde, le président français a pu mesurer sa cote de popularité qui demeure très élevée à Alger. Les habitants lui avaient déjà réservé un accueil chaleureux lors de sa visite éclair en décembre 2001 dans le quartier de Bab el-Oued ravagé par les inondations. Ses prises de position en faveur d'une résolution pacifique de la crise irakienne ont évidemment consolidé son image au Maghreb, mais elles n'expliquent pas tout. Les relations entre l'Algérie et son ancien colonisateur (de 1830 à 1962), houleuses et complexes, demeurent passionnelles.

«On s'aime, on se déteste, on se parle, on se boude, c'est ainsi que ça se passe dans toutes les familles», lâche Tahar venu saluer le «Grand Jacques». «On a divorcé en 1962 (indépendance de l'Algérie) mais on est resté amis et ici tout le monde a au moins un frère ou un cousin qui habite de l'autre côté», poursuit-il. Deux millions d'Algériens ou de Français d'origine algérienne résident actuellement en France. Les liens, dans ces conditions, n'ont jamais été brisés. Et Alger a su conserver un petit air de France avec ses boutiques «très vieux Paris», son bagout créole (mélange arabe et français) et ses paraboles orientées sur TF1, F2 ou Arte.

Lecture apaisée du passé

Jacques Chirac a déclaré être venu «pour refonder les relations entre les deux pays». Cela passe bien sûr par une lecture apaisée du passé. La guerre d'indépendance qui a fait 500 000 victimes a été le théâtre de nombreuses atrocités. Avec la reconnaissance de la torture exercée par les militaires français, un tabou est tombé sur ce que la France a longtemps appelé «les événements d'Algérie». En 1999, les députés français ont enfin reconnu l'état «de guerre» et le passé colonial «honteux» de la France se dévoile peu à peu. A Alger, on applaudit cette France qui «fait enfin face à ses responsabilités et plaide coupable». C'est, dit-on ici, la meilleure façon de tourner la page sur une histoire mouvementée et souvent douloureuse.

Jacques Chirac et Abdelaziz Bouteflika ont eu dans la soirée un premier entretien et une déclaration d'amitié a été paraphée. Elle pourrait lever partiellement le litige qui oppose les deux pays à propos de la dernière décennie sanglante en Algérie. La fameuse question «qui tue qui» (les islamistes ou les services de sécurité) a été lancée en France via des journaux et une série d'ouvrages qui ont accusé l'armée algérienne de complicité dans des exactions dont les véritables auteurs n'ont pas toujours été clairement identifiés. Le dernier exemple concerne les moines de Tibéhirine. Le journal Libération a affirmé que les services secrets algériens étaient directement impliqués dans leur enlèvement en mai 1996 puis leur assassinat. Alger n'apprécie guère ce genre d'allégations même si l'ancienne puissance tutélaire, qui ne souhaite ni cautionner les généraux ni couvrir les islamistes, a semblé garder ses distances en ne reprenant pas à son compte les «scoops» de sa presse. Reste cependant que c'est à Paris que les révélations sortent, plutôt qu'à Alger. Et l'Algérie a alors beau jeu de renvoyer la France à son passé colonial et de lui conseiller de ne pas se mêler «de ce qui ne la regarde plus».

Ainsi fonctionnent les relations entre les deux pays, chaleureuses ou glaciales, jamais tièdes. Pour l'heure, le climat est au beau fixe. Abdelaziz Bouteflika est venu en France, Jacques Chirac lui rend la politesse et 2003 a été décrétée année de l'Algérie en France avec des centaines de manifestations culturelles. Pour recevoir dignement son hôte, Alger la blanche a ravalé ses façades ce qui a fait dire à l'avocat Ali Yahia Abdenour, un défenseur des droits de l'homme, «que tout est réuni pour que les apparences soient parfaitement trompeuses». Celui-ci a interpellé le chef d'Etat français afin qu'il évoque face son homologue algérien la situation des droits humains jugés très préoccupante par Amnesty International qui vient d'achever une visite de deux semaines en Algérie. Mais puisqu'il s'agit, selon Jacques Chirac, «de soutenir aujourd'hui l'Algérie dans ses efforts de réforme», on devrait s'en tenir aux sujets qui ne fâchent pas. La délégation française composée de cinq ministres et d'une kyrielle de chefs d'entreprise insistera donc sur la nécessité de renforcer le partenariat politique et d'approfondir les échanges commerciaux tandis que Bernadette Chirac visitera des hôpitaux et des pouponnières.