Présidentielle

Des Algériens résignés face à la «mascarade» des élections

Le mouvement de protestation continue à se faire entendre à Alger et dans le reste du pays. Mais à l’approche de l’élection du 12 décembre, des voix résignées qui souhaitent une sortie de la crise politique deviennent de plus en plus nombreuses

«Il y a eu, après l’annulation de la présidentielle du 4 juillet, un moment où on aurait pu imposer nos exigences au pouvoir, à ce moment-là très affaibli. Mais nous n’avons pas su saisir cette opportunité. Maintenant, le régime a repris le dessus…» C’est l’esprit résigné que cet opposant au discours pourtant inflexible envisage l’élection présidentielle fixée au 12 décembre, pour laquelle la campagne a débuté dimanche.

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Mais il continue à manifester chaque vendredi et parfois les mardis aux côtés des Algériens du Hirak, ce mouvement de protestation né le 22 février et qui, après avoir obtenu le départ d’Abdelaziz Bouteflika, exige que tous les représentants du système – ce qui inclut le gouvernement mais aussi le chef d’état-major de l’armée, Ahmed Gaïd Salah – s’en aillent.

«Etat civil et non militaire!»

Vendredi, malgré la pluie, ils étaient encore plusieurs milliers à marcher à Alger mais aussi, selon les pages Facebook qui essaient de documenter le Hirak dans le pays, dans les 47 autres wilayas (préfectures). «Le profil des manifestants a changé depuis le printemps», reconnaît Samia, une militante de la première heure. «Moins familiales, les marches sont aujourd’hui composées à un tiers de Kabyles, un tiers de progressifs radicaux et un tiers d’islamistes. Mais la détermination reste la même.»

Les slogans – «Ahmed Gaïd Salah, dégage!», «Les élections n’auront pas lieu!», «Etat civil et non militaire!» – montrent bien que le conflit entre la rue et le système est loin d’être terminé.

«L’armée n’a pas voulu discuter avec le Hirak, elle a voulu choisir ses interlocuteurs: comment s’étonner alors que le dialogue ne soit pas possible?» s’interroge Yasmina, une militante communiste. «Gaïd Salah a ensuite voulu imposer une présidentielle avant la fin de l’année, alors que nous ne sommes clairement pas prêts, et a coopté ses candidats. Quel représentant du mouvement pourrait décemment participer à cette mascarade d’élection alors que les préalables posés, notamment la libération des détenus politiques, ne sont pas acceptés?»

Pays paralysé

Ces questions, Youssef, 43 ans, chef d’une PME dans le secteur des hydrocarbures, les balaie d’un revers de la main. «L’absence de décision politique commence à devenir préjudiciable pour l’économie du pays, à l’arrêt depuis le printemps. Plus aucune banque n’accorde de crédit, nos fournisseurs ne nous payent plus pour garder leur trésorerie, nous avons de grosses difficultés d’approvisionnement et l’administration ne prend aucune décision. Le pays est complètement paralysé, on ne peut plus continuer comme ça.»

Et ce ne sont pas les mesures subitement libérales dessinées par la prochaine loi de finances – suppression de la règle obligeant tout investisseur étranger à prendre un partenaire majoritaire algérien et modification de la loi sur les hydrocarbures assouplissant la fiscalité pour les investisseurs étrangers – qui contribueront à rassurer le milieu économique, tétanisé par les arrestations massives de capitaines d’industrie accusés de corruption et d’abus en tout genre sur les fonds ou les marchés publics.

«Une fois qu’il y aura un président, on recommencera à discuter»

Dans les arcanes du système, ce discours a un écho. «L’Algérie n’est ni l’Irak ni la Libye. L’Etat restera en place. C’est pour cela que Gaïd Salah a tracé une ligne jusqu’au 12 décembre et qu’il s’y tient», défend une source dans l’armée. «De nombreuses concessions, comme la création d’une instance indépendante pour superviser l’élection, ont été faites au Hirak. Il faut que tout le monde soit raisonnable. Une fois qu’il y aura un président, on recommencera à discuter.»

C’est en tout cas ce que promet Ali Benflis, un des candidats les plus sérieux. Ex-premier ministre d’Abdelaziz Bouteflika, devenu depuis 2004 son opposant, il promet «une rupture radicale avec l’ancien régime» et «un gouvernement d’ouverture». Il sera concurrencé dans ses projets par un autre poids lourd de la politique: Abdelmadjid Tebboune. Plusieurs fois ministre, il dirigea lui aussi le gouvernement, mais pendant trois mois seulement. Sa campagne contre la corruption qui avait noyauté la décision politique, trop menaçante pour Saïd Bouteflika, le frère et conseiller du président, lui avait valu un limogeage après trois mois d’exercice.

Face à eux, trois autres candidats, tous de notables apparatchiks de seconde zone qu’une vie passée à l’ombre de Bouteflika ne parviendra pas à rendre crédibles, n’ont probablement aucune chance.

Mais jusqu’au 12 décembre, le plus difficile reste à faire: mener campagne dans un pays miné où les manifestants ont commencé à perturber les premiers meetings.

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