Le président de l’Algérie, Abdelaziz Bouteflika, aura tout tenté pour désamorcer le mouvement. Il y a dix jours, il a tour à tour soufflé le chaud, en annonçant une levée prochaine de l’état d’urgence et en prônant une plus large ouverture des médias, et le froid, en rappelant que les manifestations restaient interdites à Alger.

Ni les promesses, ni l’injonction n’ont convaincu la toute nouvelle Coordination nationale pour le changement et la démocratie (CNCD), qui a décidé de maintenir son appel à «battre le pavé» de la capitale, ce samedi à 11 heures, place du 1er Mai. «Rien ne justifiait cette interdiction», affirme Khelil Abdelmoumene, le secrétaire général de la Ligue al­gérienne de défense des droits ­de l’homme (Laddh), l’un des membres de la CNCD, qui réunit ac­tivistes, syndicats et des partis d’opposition comme le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD).

Si elle ambitionne un «changement de système», la manifestation, à laquelle feront écho les Algériens de Genève, Paris et Montréal, se veut «pacifique et démocratique». Elle a pour exigence première la levée immédiate de l’état d’urgence en vigueur depuis 1992, et sur lequel le régime s’appuie pour brider marches, réunions et associations. «Bouteflika a parlé d’une levée «dans un proche avenir», mais il ne donne aucune date. Le plus inquiétant, c’est qu’il annonce d’autres lois pour le remplacer sous prétexte de lutter contre le terrorisme», poursuit Khelil Abdelmoumene.

Nul ne peut prédire la résonance de ce mot d’ordre de mobilisation dans la capitale, et s’il sera suivi dans d’autres villes du pays. «Le moment est important, assure cependant Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam). Jamais un appel à manifester n’avait été lancé aussi ouvertement. C’est un vrai test de la capacité de la rue algérienne à se mobiliser.» «Cela fait trop longtemps que nous n’avons pas marché ensemble. C’est peut-être pour cela aussi que l’Algérie n’est plus en marche», a harangué cette semaine le chanteur Amazigh Kated, dans le quotidien El Watan, pour sonner le rappel de ses compatriotes.

Des dissensions sont déjà apparues: le Front des forces socialistes (FFS), parti historique d’opposition, refuse de rallier la marche. Il trouverait trop timorée l’aspiration à une transition en douceur de la CNCD. De leur côté, des internautes hardis ont déjà baptisé le 12 février «jour du départ» (du régime), un postulat un peu trop radical au goût de la CNCD.

Pour l’heure, la Toile algérienne ne semble pas vouée à jouer le même rôle mobilisateur qu’en Tunisie ou en Egypte. «Internet est moins bien organisé que dans ces pays, explique Amine Esseghir, journaliste à Alger. Les statistiques officielles font état de 1,2 à 9 millions de connexions… Et, en raison de la diversité de la presse écrite, «il n’est pas devenu un exutoire politique. Ici, il n’y a pas de cyber-dissidents», poursuit-il.

Le facteur peur est sans doute la plus grande inconnue à peser sur la disposition des Algérois à se réunir. Peur d’un redémarrage des violences, inconcevable pour les aînés de cette population traumatisée par la guerre civile. Et peur des forces de l’ordre. «Elles sont très rodées, et Alger est aisément quadrillable», rappelle Hasni Abidi. Si les «émeutes» de coin de rue sont fréquentes – les autorités ont recensé 9000 incidents de ce type en 2010, rappelle le politologue algérois Rachid Tlemçani –, les manifestations sont rares. Le 22 janvier, un rassemblement convoqué par le RCD a été contenu par un déploiement démesuré des forces de l’ordre.

Pour Luis Martinez, directeur de recherche au CERI-Sciences Po, «plus la situation sera mal gérée par la police, avec des violences et des arrestations, plus le cercle des protestataires risque de s’agrandir. Mais il est difficile d’imaginer une convergence des engagements.» Pourtant, assure Amine Esseghir, le «malaise» engendré par un «sentiment d’injustice, surtout sociale» est «généralisé»: «Les Algériens ont de la sympathie envers les mouvements tunisien et égyptien, voire de l’envie.» «Ce qu’ils veulent, c’est faire valoir leurs droits, que les règles soient appliquées et respectées par tout le monde. Et la dignité», estime l’intellectuel franco-algérien Akram Belkaïd. Pour l’heure, le régime, cette «pyramide à plusieurs têtes mouvantes» qui distribue obscurément le pouvoir aux politiques et aux militaires, n’a guère montré de signes encourageants entre «ses discours martiaux et son interdiction des marches». «Oui, il y a une grande appréhension de part et d’autre, confirme Rachid Tlemçani. Tout le monde redoute la grande casse… Mais qu’importe la manière dont tourne la marche. Elle va mettre sur les rails une nouvelle dynamique conflictuelle.»