L'ancien «loup gris» sort de l'ombre. Après plus d'un quart de siècle passé derrière les barreaux, Mehmet Ali Agça sera en effet remis en liberté aujourd'hui à la faveur d'une remise de peine. Agé de 48 ans, l'ex-terroriste membre du groupe d'extrême droite turc «Les loups gris» qui, le 13 mai 1981, avait tiré sur le pape Jean Paul II, place Saint Pierre à Rome, quittera à la mi-journée sa cellule de la prison turque de Kartal où il avait été incarcéré en juin 2000 après son extradition par les autorités italiennes. Il y purgeait une peine de dix ans de réclusion pour l'assassinat en 1979 - soit quelques mois seulement avant son geste contre le souverain pontife - d'Abdi Ipekçi, le rédacteur en chef du journal progressiste Milliyet.

Par l'intermédiaire de son frère et de son avocat, Ali Agça a déjà fait savoir à la presse qu'il entendait «jouir de la vie», rencontrer le nouveau pape Benoît XVI et se présenter au bureau de recrutement de l'armée pour y effectuer son service militaire.

L'uniforme lui servira-t-il de protection? L'ancien juge italien Ferdinando Imposimato estime en tout cas que «sa vie est aujourd'hui en grave danger. Il sait trop de choses sur le complot contre Wojtyla». Selon ce magistrat qui fut responsable de l'enquête sur la fameuse «filière bulgare», Ali Agça pas encore livré tous ses secrets. «Des gens ont peur de ce qu'il peut encore raconter», insiste Ferdinando Imposimato.

Au terme de longues enquêtes, de coups de théâtre et des changements de version de l'ancien terroriste - on n'en connaît pas moins de 120 différentes -, Ali Agça a été le seul condamné (à la réclusion à perpétuité) pour la tentative de meurtre de mai 1981. Son parcours, ses motivations, ses complices, voire ses manipulateurs, restent mystérieux. Lorsqu'il arrive en Italie avec l'objectif de tuer Karol Wojtyla, Ali Agça a 23 ans, un passé de militant d'extrême droite, des fréquentations mafieuses et déjà une évasion de prison à son actif. Fuyant la police turque, il effectue un séjour à Sofia puis accepte, affirmera-t-il par la suite, «un contrat» proposé par le parrain turc Bechir Celenk: éliminer le pape.

Arrêté immédiatement après l'attentat sur la place Saint-Pierre, Ali Agça passe aux aveux en 1982 et lance la piste bulgare: «Je savais que Celenk agissait pour le compte des services de Sofia». Chef d'escale de la Balkan Air à Rome, Serguei Antonov est ainsi appréhendé, soupçonné d'avoir agi pour le compte des dirigeants du Kremlin désireux de se débarrasser du pape polonais, figure de référence du syndicat Solidarité. Mais le nouveau procès s'enlise. D'autant qu'en 1985, Ali Agça change de version et se présente devant le tribunal en proclamant: «Je suis le Christ.» Puis il évoquera pêle-mêle «un plan divin», le troisième mystère de Fatima, l'implication d'autres services secrets, la CIA et même la complicité de prélats pour accomplir l'attentat...

Un homme lucide

«Agça est un homme lucide et intelligent, assure pourtant Ferdinando Imposimato. Il a fait semblant de délirer.» Sous la pression des hommes du KGB qui seraient parvenus à le contacter en prison, l'ancien loup gris aurait, selon lui, simuleé la folie pour rendre ses déclarations inutilisables. Antonov est finalement acquitté, en 1986, pour «insuffisance de preuves». La piste bulgare se referme. Il faudra attendre la chute du mur de Berlin pour voir l'émergence de nouveaux et maigres éléments. Tout en indiquant qu'il n'existait pas de preuves contre Sofia, le responsable des services secrets de RDA, Markus Wolf, a récemment indiqué: «Ali Agça n'était pas seul. Pour accomplir un attentat contre le pape, il faut une organisation bien structurée.»

Mais les archives des anciens pays de l'Est n'ont pas encore permis de mettre un point final sur la tentative d'assassinat de Jean Paul II. Ce dernier avait en tout cas pardonné, dès le 17 mai 1981, au cours de l'angélus, son agresseur. En 1983, le souverain pontife lui avait ensuite rendu visite dans sa cellule de la prison romaine de Rebbibia. Depuis, Ali Agça l'appelait son «frère spirituel». Gracié par le président de la République italienne en juillet 2000, durant le Jubilé chrétien, puis extradé en Turquie, l'ancien Loup gris est devenu au fil des ans «un détenu modèle» demandant même (en vain) une permission pour assister aux funérailles de Jean Paul II. Mais il n'a pas pour autant renoncé à brouiller les pistes. Hier, il a encore soutenu être «le premier porte-parole universel de Dieu» et prétendu avoir refusé une offre de Jean Paul II de «monter à la tête du Saint-Siège» en échange de sa conversion au catholicisme.