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Ali Vaez: «L’union sacrée en Iran s’est évaporée»

La République islamique a connu l’une des semaines les plus mouvementées depuis sa fondation en 1979. Mais Ali Vaez, spécialiste de l’Iran à l’International Crisis Group, estime que, si le pouvoir est momentanément ébranlé, sa capacité à se maintenir par la répression reste intacte

Le Temps: Il y a une semaine, la mort de Qassem Soleimani provoquait l’union sacrée en Iran. C’était avant que Téhéran reconnaisse sa responsabilité dans le crash du vol PS752 d’Ukraine International. Que reste-t-il de ce sursaut national?

Ali Vaez: Il s’est complètement évaporé. La société iranienne est de nouveau divisée et les frustrations liées à la stagnation politique et économique ont refait surface. Mais je doute que cela signale un tournant menaçant l’existence même de la République islamique. Nous avons déjà assisté, chez les Iraniens, à une perte massive de confiance envers leurs autorités, comme lors de la répression post-électorale de 2009. Aujourd’hui, la contestation semble bien plus limitée. Et elle fait face à un système qui conserve une redoutable capacité répressive.

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Certains manifestants appellent pourtant à la démission du guide suprême, l’ayatollah Khamenei. Cela traduit-il un niveau de désespoir supplémentaire?

Tout le monde sait depuis toujours que l’ayatollah Khamenei bloque toute réforme. Jusqu’en 2017, on ne l’accusait pas directement car le niveau de frustration n’était pas encore assez élevé. Depuis, la société iranienne a atteint le point d’ébullition. Les pare-feu entre la colère populaire et le guide suprême fonctionnent moins bien. C’est le cas du crash de mercredi: le missile appartenait aux Gardiens de la Révolution, une force qui ne répond pas au gouvernement mais au guide.

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Et le mécontentement s’exprime de plus en plus ouvertement, comme lors des manifestations de novembre dernier qui auraient fait 1500 morts.

Il est clair que la fréquence de ces explosions de colère a augmenté de manière significative. Les manifestants deviennent plus audacieux et plus violents. Cette situation n’est pas tenable, quelque chose doit changer. La République islamique doit choisir entre resserrer sa poigne de fer ou chercher des compromis.

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Comment ce système pourrait-il s’ouvrir et se réformer?

Le problème, c’est que ce n’est pas ainsi qu’il conçoit son action. L’ayatollah Khamenei estime que, si vous cédez un centimètre lorsque vous êtes sous pression, votre ennemi pourra exiger un mètre. Aujourd’hui encore, le Conseil des gardiens de la constitution [l’organe qui valide les candidatures aux élections, ndlr] a disqualifié de nombreux candidats modérés aux prochaines législatives, y compris des parlementaires sortants. Il n’y a donc pas de signe d’ouverture en direction d’un modèle pluraliste. Ni les pressions intérieures ni celles venues de l’étranger ne semblent pouvoir faire plier les dirigeants iraniens. Le plus probable, c’est que ces derniers recourent dans l’immédiat à la répression en espérant que les circonstances leur soient plus favorables dans quelque temps.

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