Journalistes emprisonnés, matériel confisqué, bureaux saccagés. Pas plus tard que vendredi dernier, les locaux d’Al-Jazira au Caire ont été assaillis. Le jour d’avant, trois collaborateurs ont été arrêtés. D’autres, harcelés. «Une douzaine de journalistes sont actuellement détenus au Caire», commente Osama Saeed, responsable des relations internationales de la chaîne du Qatar. Pourtant, Al-Jazira continue de diffuser en direct les images des manifestations.

Grâce à sa redoutable efficacité sur le terrain, ses images sont devenues incontournables, au Moyen-Orient comme dans le reste du monde. En l’espace de quelques semaines, son site a enregistré une hausse des fréquentations de plus de 2500%. Chaque jour, quelque 50 millions de téléspectateurs suivent les événements sur la chaîne, devenue une caisse de résonance pour les contestataires du monde arabe, d’abord en Tunisie, puis en Egypte, mais aussi au Yémen, en Jordanie et au Soudan.

«En Tunisie, nous étions les premiers sur place pour capter la perspective de la rue. Plus nous racontons, plus le gouvernement est en colère», commente Teymoor Nabili, journaliste depuis cinq ans pour Al-Jazira English. «Nos journalistes se trouvent au bon endroit et bénéficient de l’espace et des ressources pour faire leur travail. Mais surtout, ils possèdent la liberté éditoriale», écrit sur le site Huffington Post, Wadah Khanfar, directeur général du réseau Al-Jazira English et Arabic, pour expliquer le succès de la chaîne.

Ce serait donc cette liberté qui terrorise les Etats arabes. Bloquée jusqu’à mercredi sur le satellite égyptien Nailsat, son activité a été suspendue au Maroc en octobre 2010 déjà. Elle est interdite aussi au Bahreïn, en Algérie, en Irak. En Tunisie, la chaîne a été la cible du régime dictatorial jusqu’à la chute de Ben Ali. Des réactions qui ne font que renforcer son succès populaire.

Devenue experte au jeu du chat et de la souris, Al-Jazira s’est emparée des outils internet pour contourner les blocages. Elle s’alimente, sur les blogs et les réseaux sociaux, de vidéos et témoignages. Et incite activement les manifestants à envoyer leurs propres images de l’histoire en marche. «Al-Jazira construit le récit des événements. Elle est la principale voix de la révolution», commente Mohammed El Oifi, spécialiste des médias et des opinions publiques arabes à l’Institut d’études politiques de Paris.

«En transformant les manifestants en reporters, la chaîne joue un rôle mobilisateur, renchérit Hasni Abidi, directeur du Centre d’études et de recherche sur le monde arabe et méditerranéen (Cermam) à Genève. Au fur et à mesure que la rue s’est radicalisée, elle a émergé comme un parti politique sans étiquette.» Beaucoup considèrent que sa manière de couvrir les événements au Moyen-Orient reflète un parti pris contre les régimes arabes en place. «Donner la parole aux opposants ne fait pas de nous des partisans. Nous ne jouons aucun rôle politique. Nous reflétons les vues du gouvernement, dans la mesure où ils choisissent de nous parler», conteste Teymoor Nabili.

La chaîne, la plus populaire, est aussi la plus controversée. Son directeur général, Wadah Khanfar, a été critiqué pour sa sympathie envers le Hamas, lors de la couverture de la dernière guerre à Gaza, raconte Robert Ménard, fondateur de Reporters Sans frontières. Quant aux affaires internes de l’émirat, «elle n’en parle simplement jamais», ajoute le journaliste.

Dans un câble diplomatique publié par The Guardian en décembre, le diplomate américain Joseph Le Baron, de son poste à Doha, écrivait qu’«Al-Jazira est un outil politique et démocratique précieux pour le Qatar». Un revirement, dans l’image véhiculée par la chaîne de la famille royale d’Arabie saoudite, aurait permis d’améliorer les relations diplomatiques des deux pays. Et, dans ses négociations avec Hosni Moubarak sur la question palestinienne, le premier ministre du Qatar Hamad bin Jassim al-Thani aurait offert au président égyptien d’interrompre la diffusion d’Al-Jazira en Egypte, en échange de la mise en place par Le Caire d’un accord durable en faveur des Palestiniens. Pourtant, «c’est, dans le monde arabe, le média le plus indépendant et audacieux», estime Robert Ménard.

L’histoire d’Al-Jazira est indissociable de celle du Qatar. En 1996, une année après que Hamad bin Khalifa Al Thani renverse son père et se proclame émir, il crée, dans un élan de modernisation, la chaîne télévisée indépendante. Aujour­d’hui, l’émirat représente sa principale source de financement. Elle dispose, au besoin, de budgets aux plafonds illimités. Dès sa création, sa couverture des conflits au Moyen-Orient va très vite la consacrer dans le monde arabe, puis sur la scène internationale. Et, souvent, lui attirer les foudres. Certains la soupçonnent de jouer le jeu des puissances occidentales, tandis que l’ancien secrétaire américain à la Défense, Donald Rumsfeld, l’accusait de «travailler de concert avec les terroristes».

«La guerre en Irak, en 2003, a été un moment décisif, explique Mohammed el-Oifi. Al-Jazira a su gérer les contradictions et prendre le contre-pied de la couverture médiatique des Etats-Unis. Quand ils parlaient de «libération de l’Irak», elle évoquait une «invasion». Elle a gagné l’admiration de l’opinion publique arabe et le respect des pays occidentaux, contre la guerre.» Le chercheur identifie plusieurs courants dans la ligne éditoriale de la chaîne panarabe: islamisme, mouvements nationalistes arabes, libéralisme, les sensibilités évoluent au gré des causes, portées par une vision engagée du journalisme. Al-Jazira a gagné l’opinion publique en permettant aux voix dissidentes de s’exprimer, dans un univers médiatique contrôlé par les régimes arabes. C’est ainsi qu’elle s’est démarquée d’Al-Arabiya, sa principale concurrente basée aux Emirats arabes unis. Cette dernière tente de minimiser l’ampleur des manifestations en Egypte, à l’image du discours officiel.

Selon Dominique Wolton, directeur de l’Institut des sciences de la communication du CNRS, Al-Jazira, «développe le point de vue arabe et se positionne comme un acteur très important de l’espace public médiatique. Les mondes arabes sont fiers d’avoir une chaîne d’information qui leur est propre et de ne pas dépendre seulement des médias occidentaux. C’est aussi un acteur du mouvement pro-démocratie en cours et un facteur de pluralisme de l’information mondiale».