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En Allemagne, le meurtre d’un élu est imputé à l’extrême droite

La piste de l’extrême droite se précise dans l’assassinat du politicien conservateur Walter Lübcke. Le procureur de Karlsruhe, compétent pour les affaires de terrorisme, s’est saisi lundi de cette affaire, qui provoque un vif émoi en Allemagne

Dans la nuit du 1er au 2 juin, vers 0h30, Walter Lübcke est retrouvé mort sur la terrasse de sa maison de Wolfhagen, dans la banlieue de Kassel, une ville universitaire de 200 000 habitants située entre Francfort et Hanovre. Le politicien, âgé de 65 ans, a reçu une balle dans la tête, tirée à bout portant. Son ou ses agresseurs ont, semble-t-il, profité du vacarme d’une kermesse proche pour assourdir la détonation de leur arme.

Des commentaires haineux 

Le procureur de Karlsruhe, compétent pour les affaires de terrorisme, s’est saisi de l’enquête lundi, après que la police a procédé au cours du week-end à l’interpellation d’un homme de 45 ans, Stephan E., à la longue carrière d’activiste d’extrême droite, prêt à recourir à la violence. Des traces de son ADN ont été retrouvées… sur les vêtements de la victime.

La police, qui avait d’abord suivi la piste d’une affaire privée, privilégie désormais celle d’un crime politique. Membre du Parti chrétien-démocrate d’Angela Merkel depuis les années 1980, Walter Lübcke dirigeait depuis dix ans une autorité administrative intermédiaire entre le Land de Hesse et ses communes. Il avait auparavant exercé plusieurs mandats de politicien local puis régional. En 2015, invoquant «les valeurs chrétiennes», il s’était illustré par des prises de position favorables à l’accueil des réfugiés venus du Moyen-Orient pour échapper à la guerre. «Ceux qui ne partagent pas ces valeurs peuvent quitter le pays à tout moment, avait-il déclaré. C’est le droit de chaque Allemand de le faire.» Suite à l’avalanche de messages haineux reçus sur les réseaux sociaux, notamment de la part du mouvement anti-islam Pegida, parti en 2014 de Dresde (ex-RDA), le politicien avait un temps été placé sous protection policière.

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L’annonce de la mort de Walter Lübcke a donné lieu à une seconde avalanche de commentaires haineux, dont beaucoup ont salué le meurtre: «Le fils de p*** a eu le coup de grâce. Respect!» Ou encore «Coupable, pas de pitié, voilà ce qui arrivera à Merkel et aux autres!»

«Le déclin des valeurs morales humaines» 

«Voir quelqu’un susciter à ce point la haine parce qu’il défend des opinions humanistes marque pour moi le déclin des valeurs morales humaines», s’était ému le ministre de l’Intérieur, Horst Seehofer (membre du parti conservateur bavarois CSU), très critique envers la politique migratoire d’Angela Merkel. Le président de la République Frank-Walter Steinmeier (membre du Parti social-démocrate) avait souligné de son côté «la responsabilité» des plateformes de réseaux sociaux sur lesquelles est «répandue cette haine». «Nous ne savons encore rien de l’origine du crime, mais il y a quelque chose de cynique, de détestable, de répugnant et d’odieux dans la satisfaction que certains ont exprimé sur les réseaux sociaux en apprenant sa mort. Pour être honnête, je souhaiterais plus d’indignation que je n’en vois pour le moment, ainsi que plus de sentiment de responsabilité de la part des plateformes qui continuent de répandre de tels sentiments de haine», a commenté le président allemand.

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La personnalité du suspect interpellé en fin de semaine rappelle aux Allemands les pires heures de leur histoire. Stephan E., né à Lichtenfels en Bavière, aurait eu d’étroits contacts avec le groupe néonazi Combat 18 (les chiffres 1 et 8 symbolisant respectivement le A et le H du prénom et du nom d’Adolf Hitler), l’un des groupuscules néonazis les plus actifs depuis le début du siècle, soupçonné d’avoir entretenu des liens étroits avec le groupuscule NSU à l’origine d’une dizaine de meurtres racistes à travers le pays entre 2000 et 2006.

Selon le magazine Der Spiegel, le nom du suspect a été évoqué à plusieurs reprises lors de l’enquête menée par le parlement régional de Hesse sur les activités de la NSU dans la région. L’homme serait connu de la police pour détention d’armes et violence. Stephan E. a par ailleurs eu à plusieurs reprises des démêlés avec la justice, toujours en rapport avec l’extrême droite. Selon le magazine Die Zeit, il aurait fait de la prison pour avoir tenté d’incendier un foyer de réfugiés en 1993. Il aurait de nouveau été condamné à une peine avec sursis cette fois pour avoir attaqué avec un groupe de «nationalistes autonomes» la manifestation du 1er mai 2009 organisée par la Confédération allemande des syndicats. Ces condamnations antérieures avaient mené à la conservation de son ADN dans un fichier national, ce qui a facilité son interpellation.

Si le mobile politique venait à être confirmé, il s’agirait du premier meurtre de cette nature depuis les attentats de la Fraction armée rouge (bande à Baader) dans les années 1970 et 1980. En 1981, ce groupuscule d’extrême gauche avait assassiné un ministre régional de l’Economie membre du Parti libéral-démocrate. Ce serait également le premier meurtre d’un élu imputé à l’extrême droite depuis la Seconde Guerre mondiale.

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