Depuis des décennies, l’Allemagne abrite des missiles nucléaires américains sur son sol. Dans le bras de fer entre les deux plus grandes puissances nucléaires pendant la guerre froide, l’URSS et les Etats-Unis, l’Allemagne n’avait jamais remis en question le dogme du parapluie nucléaire américain hormis lors des violentes manifestations des années 1980 contre l’installation de Pershing II. Depuis 1989, elle y est restée fidèle. Aujourd’hui, la polémique redémarre pourtant, exacerbée par la présidence erratique de l’administration américaine de Donald Trump.

Utilisation limitée

Président du Parti social-démocrate (SPD), Norbert Walter-Borjans est le premier à s’inquiéter de la nouvelle posture américaine. Pour lui, les missiles nucléaires stationnés sur la base aérienne de Büchel, en Rhénanie-Palatinat, un fait que Berlin et Washington refusent systématiquement de confirmer, sont petits et peu puissants. C’est la raison pour laquelle, explique le leader du SPD dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung, il faut s’en débarrasser. Le président Trump, selon lui, pourrait être tenté, comme il en avait brandi la menace, d’utiliser ces armes nucléaires de manière «limitée» et l’Allemagne en serait la première victime.

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Elu vert au Bundestag, Tobias Lindner est catégorique. Ce n’est pas parce que l’Allemagne abrite quelques armes atomiques qu’elle pourra éviter, en cas de conflit entre les deux grandes puissances nucléaires, que les bases militaires américaines sur sol allemand à Ramstein et à Spangdahlem, à Stuttgart ou à Wiesbaden ne soient attaquées. Président du groupe parlementaire social-démocrate au Bundestag, Rolf Mützenich le déclare: «Les armes nucléaires sur sol allemand n’augmentent pas notre sécurité, bien au contraire.» Il redoute que Trump ne se contente plus de «dissuasion», mais qu’il soit prêt à utiliser les missiles nucléaires dans des conflits «limités». «C’est pourquoi il est temps de les retirer», martèle-t-il.

Politiquement pourtant, le vent semble souffler dans une autre direction. Ministre de la Défense, Annegret Kramp-Karrenbauer insiste pour remplacer les vieux bombardiers Tornado par des nouveaux FA/18 américains ou des Eurofighters pour transporter le cas échéant les missiles américains.

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Parallèle avec les années 1980

Wolfgang Schlupp-Hauck, 62 ans, est sensible à la question. Au début des années 1980, il manifestait aux côtés de 3000 pacifistes allemands contre l’installation, approuvée par le chancelier Helmut Schmidt, de missiles américains Pershing à Mutlangen, une ville du Bade-Wurtemberg. Il le déclare au Temps: «Il y a trente ans, on nous proposait la même chose, des missiles plus sophistiqués qui ne changeraient rien. Or aujourd’hui, on ne veut pas seulement changer de bombardiers, on dope la technologie des missiles. Nous assistons à un armement nucléaire déguisé.»

Wolfgang Schlupp-Hauck le rappelle pourtant: «Le 26 mars 2010, le Bundestag avait décidé à une écrasante majorité de s’engager à faire retirer les missiles américains d’Allemagne. Cette dynamique était notamment née du dialogue fructueux entre le président américain Barack Obama et le ministre allemand des Affaires étrangères Guido Westerwelle. Depuis, malheureusement, le Bundestag a fait volte-face et l’Amérique a un autre président…»

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Du côté des partisans du statu quo, on avance qu’un refus allemand du parapluie nucléaire américain diminuerait l’influence de Berlin au sein de l’OTAN. On relève aussi qu’il incombe à la Chancellerie fédérale d’approuver ou non l’utilisation de tels missiles et non seulement à Washington. L’Allemagne bénéficie ainsi d’une protection à moindres coûts, notamment contre une Russie plus agressive.

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Wolfgang Schlupp-Hauck, lui, nourrit néanmoins des espoirs. Le retrait des missiles n’est peut-être pas une priorité politique, mais la population y est, selon lui, favorable. Il rappelle qu’en Belgique, le parlement a exigé lui aussi le retrait des missiles du Plat Pays, mais a reçu une fin de non-recevoir du gouvernement.