Neuf heures samedi matin sur le marché du quartier de Braunsfeld à Cologne. Henriette Reker rejoint le stand de ses supporters en vue des municipales de Cologne lorsqu’un inconnu armé de deux couteaux se jette sur cette candidate sans parti, la blessant grièvement au cou. La chancelière Angela Merkel est «stupéfaite»; son ministre de l’Intérieur, Thomas de Maizière, «profondément choqué». Henriette Reker est connue pour son engagement en faveur des réfugiés.

«Reker et Merkel nous inondent de réfugiés», a dit Frank S., chômeur de longue durée de 44 ans au passé néonazi pour expliquer son geste. Selon l’hebdomadaire Der Spiegel, S. était membre d’un parti d’extrême droite au début des années 1990 et aurait été repéré récemment sur le net pour ses commentaires xénophobes. L’attaque de Cologne a provoqué un vif émoi en Allemagne, alors que le mouvement de protestation contre l’afflux de 800 000 à un million de migrants cette année semble se radicaliser. Le mouvement anti-islam Pegida fêtera ce lundi soir bruyamment son premier anniversaire.

Le 12 octobre, lors de sa traditionnelle manifestation du lundi soir à Dresde, Pegida – le «mouvement des patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident» – n’avait pas hésité à défiler avec une potence en bois ornée de deux cordes, l’une réservée à Angela Merkel, l’autre à son vice-chancelier, le président du SPD Sigmar Gabriel. «Merkel a fait de l’Allemagne un gigantesque camp dans la jungle», lançait depuis la tribune l’une des figures du mouvement, Tatjana Festerling, aux quelque 10 000 personnes venues de nouveau protester contre l’accueil des réfugiés. Qualifiant la chancelière de «bonne femme irresponsable qui bavasse», voire de «femme la plus dangereuse d’Europe», les organisateurs accusaient le gouvernement de «délibérément s’abstenir de protéger les frontières allemandes». «Traîtres, traîtres», scandait pour sa part la foule massée devant l’Opéra de Dresde, dont le ton s’est nettement durci à l’égard des responsables politiques.

L’échafaud symbolique dressé pour le gouvernement témoigne de la radicalisation de ce mouvement citoyen, et pourrait valoir des ennuis aux organisateurs. Le procureur de Dresde a en effet décidé d’ouvrir une enquête contre X pour «incitation à la haine». «Nous assistons chez les manifestants de Dresde depuis des mois à une sorte d’enfermement dans leur propre argumentation, constate le député régional SPD Albrecht Pallas, saluant l’ouverture des poursuites contre les plus extrémistes. S’il y a eu au début une quelconque disposition au dialogue, celle-ci a totalement disparu. Cette potence marque le franchissement d’une ligne rouge.» Les services de renseignement allemand suivent de près la radicalisation de Pegida, même si le mouvement n’est pas officiellement considéré comme une organisation d’extrême droite.

Pegida, qui avait mobilisé jusqu’à 25 000 personnes au cœur de l’hiver, avait comme disparu de la scène publique avec le printemps, ne réunissant plus qu’un noyau dur de 2000 à 2500 personnes contre le sauvetage de la Grèce. Querelles internes, débats autour de la publication de photos montrant le fondateur du mouvement Lutz Bachmann posant en Hitler, Pegida a même failli sombrer mais a repris de la vigueur ces dernières semaines, à la faveur des inquiétudes suscitées par l’afflux de réfugiés en République fédérale.

«On note en Allemagne une certaine perplexité des électeurs de droite traditionnelle, souligne le politologue Timo Lochocki, spécialiste des mouvements d’extrême droite à l’université Humboldt de Berlin. Certains ont le sentiment que le pays est vendu aux intérêts étrangers, à l’Union européenne, aux réfugiés. Les partis de droite traditionnels pourraient récupérer une partie de ces déçus avec une communication rassurante, ce que ne fait pas Angela Merkel. Mais une partie de ces personnes – notamment dans le cœur dur de Pegida – est irrécupérable. Pegida représente un risque, car ceux qui soutiennent le mouvement s’écartent de mon point de vue des valeurs de la Constitution. Quand on se rend aux manifestations du lundi, on voit clairement qu’un certain nombre de militants appartiennent au mouvement néonazi, même si ce n’est pas la majorité.»

Ce soir les organisateurs du mouvement espèrent une participation record pour leur premier anniversaire, lors de la traditionnelle marche de protestation du lundi, devant la grandiose place du théâtre de la capitale saxonne.