A la surprise générale, c’est le candidat du petit parti libéral FDP, Thomas Kemmerich, qui a été désigné à une très courte majorité pour diriger la Thuringe, cette région de l’ex-RDA où la gauche radicale était pourtant arrivée en tête lors d’élection en octobre, devant l’extrême droite.

Après des mois de tractations, le ministre-président sortant Bodo Ramelow, de la gauche radicale Die Linke, pensait pouvoir se faire reconduire à la tête d’une coalition minoritaire de gauche. Sauf que le vote, à bulletin secret, a viré au cauchemar pour lui: il a finalement été devancé d’une voix par Thomas Kemmerich.

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Cet homme de 54 ans a bénéficié du soutien surprise des voix de tous les élus du parti anti-migrants et anti-élites Alternative pour l’Allemagne (AfD), et de celles de la plupart des membres du parti conservateur (CDU) de la chancelière Angela Merkel.

Digue rompue

«C’est la première fois dans l’histoire de la République fédérale d’Allemagne, qu’un ministre-président d’Etat régional est élu avec les voix de l’AfD», a indiqué le politologue allemand Andre Brodocz. Jusqu’ici les partis traditionnels de droite et de centre droit en Allemagne, comme la CDU ou le FDP, ont toujours refusé toute coopération ou alliance avec l’extrême droite. Avec cette élection, la digue a de facto rompu et ces deux formations se retrouvent en position fort embarrassante, alliées à l’extrême droite dans un Etat régional allemand.

L’affaire suscite un tollé dans le pays. Le président de la gauche radicale Bernd Riexinger a parlé d’un «tabou brisé». «Où en sommes-nous arrivés pour voir le FDP faire élire un des siens avec les voix des fascistes?», s’est-il emporté.

«Incroyable! L’élection aujourd’hui de Thomas Kemmerich […] avec les votes de l’AfD n’est pas un accident, mais une violation délibérée des valeurs fondamentales de notre pays», lui a fait écho la dirigeante écologiste Katrin Göring-Eckardt.

«Nouveau départ politique»

Mais même au sein du FDP, les avis sont partagés: si le vice-président du parti Wolfgang Kubicki a parlé d’un «grand succès», la députée Marie-Agnes Strack-Zimmermann a elle a pris ses distances, parlant d’une issue «inacceptable et insupportable» pour tout démocrate. Car ce rapprochement surprise entre la droite traditionnelle et extrême est survenu dans une région où l’AfD est qui plus est dirigée par sa frange la plus radicale, sous la houlette de Björn Höcke.

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Ce dernier s’est singularisé dans le passé notamment en prônant la fin de la culture de repentance de l’Allemagne pour les crimes nazis, pourtant un pilier de la politique allemande d’après-guerre. Chef de file des «durs» de l’AfD, Björn Höcke s’est félicité du «nouveau départ politique en Thuringe», espérant qu’il s’agisse d’un signal qui sera «remarqué» dans tout le pays.

Quant à l’un des dirigeants nationaux AfD, Joerg Meuthen, il a salué l’émergence d’un front commun de droite en Allemagne en soulignant le lien étroit existant à ses yeux entre la CDU, le FDP et son parti.

Rapprochements CDU-AfD discutés

Ce séisme en Thuringe est une illustration supplémentaire des remous provoqués en Allemagne par l’essor électoral ces dernières années de l’extrême droite, qui a complètement rebattu les cartes du jeu politique allemand.

Les conservateurs d’Angela Merkel sont ouvertement tiraillés sur la question d’un rapprochement avec l’extrême droite au plan régional, où des coalitions majoritaires entre partis traditionnels sont de plus en plus difficiles à trouver.

Certains de ses membres, notamment dans l’Etat de Saxe, voisin de Thuringe et où l’AfD est très populaire, ont récemment lancé le débat. Jusqu’à présent, la direction de la CDU a toujours refusé ces alliances, notamment en Saxe. Arrivés en tête, les conservateurs ont finalement décidé de s’allier avec les écologistes et les sociaux-démocrates au sein d’une coalition hétéroclite.

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