Allemagne

Allemands aussi antisémites qu’en 1933?

Le metteur en scène israélien Tuvia Tenenbom a passé six mois parmi les Allemands. Son livre publié l’année dernière aux Etats-Unis est sorti en Allemagne lundi. Il dérange

Tuvia Tenenbom en est persuadé: l’antisémitisme est aujour­d’hui aussi fort en Allemagne qu’à l’époque de Hitler. La parution lundi de son livre Allein unter Deutschen («Seul parmi les Allemands») suscite un vif débat en République fédérale.

Né en 1957 à Tel-Aviv de parents ayant survécu à l’Holocauste, Tuvia Tenenbom vit depuis trente ans à New York où il dirige le Jewish Theater of New York, un petit théâtre juif en langue anglaise.

Six mois durant, au cours de l’été 2010, Tuvia Tenenbom part à la rencontre des Allemands à la demande de l’éditeur Rowohlt Verlag. Il rencontre incognito, un peu à la Borat, des extrémistes de gauche, des néonazis, des musiciens, metteurs en scène, junkies, lycéens, managers et éditeurs, et même l’ancien chancelier Helmut Schmidt.

Il passe quelques heures avec Frank, le serveur du Club 88 (deux fois le «h» pour Heil Hitler) de Neumünster (Schleswig-Holstein), auprès de qui il se fait passer pour le fils d’un Allemand émigré aux Etats-Unis, à la recherche de ses racines et qui l’accueille «comme un frère». Il rencontre de jeunes Turcs et Palestiniens, à l’antisémitisme primaire, mais qui finissent par lui tomber dans les bras. Le pire pour lui est finalement l’antisémitisme «ordinaire» de l’homme de la rue.

Achevé, le livre sera finalement rejeté par Rowohlt, qui met en avant le très strict droit allemand de la personne et interdirait la publication d’interviews non autorisées par les personnes citées. Tuvia Tenenbom passe alors chez l’éditeur concurrent Suhrkamp.

Ce qui frappe Tuvia Tenenbom au cours de son voyage en Allemagne est «l’obsession» allemande pour le judaïsme, entre culpabilité et ressentiments. Pas un jour au cours de son périple sans que soit évoqué judaïsme et antisémitisme. «Presque chaque discussion en Allemagne se termine de la même façon: 70% de l’argent dans le monde serait aux mains des Juifs. La crise financière? Causée par les Juifs, qui contrôlent Obama», etc.

De fait, de 8 à 10% des Allemands sont considérés comme ouvertement antisémites par les chercheurs; 15 à 20% le seraient de façon latente. Les personnes âgées sont plus antisémites que les jeunes, les chômeurs plus que les actifs. L’idée «les Juifs essaient de tirer des avantages matériels de l’Holocauste» serait surtout répandue chez les diplômés de l’enseignement supérieur, convaincus qu’il «faut dire les choses par leur nom». L’Allemagne compte des antisémites d’extrême gauche, musulmans, russophones ou d’extrême droite. Ces derniers restent de loin les plus dangereux et sont responsables de 90% des violences contre des Juifs, selon les services de sécurité.

Le livre de Tuvia Tenenbom ravive un vieux débat sur l’antisémitisme dans le pays. «Dire que les Allemands sont aussi antisémites qu’en 1933 ne veut pas dire grand-chose, estime Micha Brumlik, de l’Université de Francfort. Décisive est l’attitude des élites. L’Holocauste n’aurait pas eu lieu sans les médecins, les juristes, les théologiens. De mon point de vue, les élites ne sont pas antisémites au sens des années 1930.»

L’historienne Juliane Wetzel souligne pour sa part la condamnation claire de toute forme d’antisémitisme par l’Etat en général, par la chancelière Angela Merkel en particulier. «C’est vrai que l’Allemagne continue à être hantée par la question juive, estime l’écrivain français Olivier Guez. C’est vrai aussi que depuis quelques années, les Allemands arrivent à se dépeindre comme victimes et à mettre en avant les «bons» nazis. C’est quelque chose de nouveau. Mais de là à dire que l’Allemagne est aussi antisémite que dans les années 1930, je ne le crois pas.»

L’antisémitisme, maladie allemande? «Nulle part ailleurs on ne voit l’Etat dépenser des millions pour la construction d’une synagogue comme à Munich, dans laquelle ne vient aucun Juif», insiste Tuvia Tenenbom. Et d’enfoncer le clou: «Les Allemands aiment les Juifs morts, ceux de l’Holocauste, mais pas les Juifs vivants, ceux d’Israël!»

De 8 à 10% des Allemands sont considérés comme ouvertement antisémites

Publicité