Quels membres d'Al-Qaida détient Téhéran? Après l'aveu, mercredi, du ministre iranien des Renseignements, Ali Younessi, que plusieurs «membres importants» du réseau terroriste se trouvent sur le territoire de la République islamique, la polémique rebondit sur le rôle de l'Iran. Jeudi, Washington réagissait par la voix du secrétaire d'Etat Colin Powell pour qui il s'agit d'un «développement important» alors que le Département d'Etat affirmait que ce n'était pas une surprise. Lundi, George Bush avait accusé l'Iran de servir de refuge aux terroristes et avait qualifié cette attitude d'«inacceptable».

Selon la presse arabe et des sources diplomatiques citées par l'AFP, Téhéran détiendrait Saad Ben Laden, l'un des fils d'Oussama Ben Laden, l'idéologue égyptien Ayman al-Zawahiri, considéré comme le numéro deux d'Al-Qaida, et l'Egyptien Saïf al-Adel qui serait le numéro trois de l'organisation. Des officiels américains cités par la chaîne de télévision MSNBC affirment par ailleurs qu'Abou Musab Zarqawi se trouverait également en Iran. Ce dernier aurait été le chaînon faisant le lien entre Al-Qaida et Saddam Hussein d'après le gouvernement américain.

Désormais presque entièrement cernée par les forces américaines, soupçonnée de poursuivre un programme d'armement nucléaire (lire ci-dessous), la République islamique pourrait être tentée de se servir des détenus d'Al-Qaida comme monnaie d'échange. Pour Christian Malar, journaliste à France 3, il se pourrait même que Ben Laden et le mollah Omar, ex-chef des talibans, se trouvent dans la banlieue nord de Téhéran, dans deux quartiers différents. «C'est un secret de polichinelle, estime le journaliste français, qui se base sur des informations obtenues, dit-il, de sources proches des autorités iraniennes il y a une semaine. Ben Laden a été exfiltré d'Afghanistan durant la guerre, dix jours avant la chute de Kaboul.»

Ce n'est pas ce que pensent les services antiterroristes américains, qui situent le chef d'Al-Qaida quelque part à la frontière entre l'Afghanistan et le Pakistan. C'est également l'avis de Jason Burke, journaliste à The Observer, qui vient de publier un livre sur le réseau terroriste*. Il y a quelques jours, il écrivait sur le site Internet du quotidien londonien: «Il est presque certain qu'Oussama Ben Laden est encore vivant et qu'il se trouve dans les collines situées entre la ville de Khost, dans la partie est de l'Afghanistan, et Quetta, à l'ouest du Pakistan.»

Les autorités iraniennes ont affirmé à plusieurs reprises poursuivre les membres d'Al-Qaida et avaient annoncé il y a plusieurs mois en avoir emprisonné sans préciser leur nombre. Mais c'est la première fois que Téhéran reconnaît détenir des personnalités importantes. «Depuis la chute des talibans, expliquait mercredi Ali Younessi, nous avons arrêté de nombreux membres d'Al-Qaida. Nombre d'entre eux ont été expulsés ou remis à leur pays d'origine et nous détenons encore de nombreux membres, importants ou pas.»

Ces dernières semaines, l'Iran a mené des discussions avec plusieurs pays arabes (Egypte, Koweït, Arabie saoudite) pour négocier l'extradition des terroristes. Mais Téhéran est confronté au problème des apatrides. Riyad refuserait ainsi de prendre livraison de Saad Ben Laden qui a été déchu de sa nationalité saoudienne.

Comment l'Iran s'est-il retrouvé en possession de fugitifs d'Al-Qaida? La réponse à cette question est à chercher du côté de Zahedan, la capitale du Baloutchistan iranien, aux confins des frontières poreuses du Pakistan et de l'Afghanistan et qui entretient une longue tradition de résistance contre Téhéran. C'est là que furent attrapés par les forces iraniennes les premiers fugitifs d'Al-Qaida sitôt après la chute des talibans à l'automne 2001. Parmi eux se trouvaient notamment les femmes et les enfants des volontaires français ou belges partis participer à la guerre sainte en Afghanistan. Par Zahedan, ils cherchaient à rejoindre le port iranien de Chabahar, sur l'océan Indien, ou celui de Bandar Abbas, sur le détroit d'Ormuz, d'où une flottille de bateaux de contrebandiers les aurait menés aux Emirats arabes unis ou en Arabie saoudite.

Mais Zahedan avait d'autres avantages que de simplement se trouver sur le chemin de la mer. La ville était liée aux talibans, à la fois par les réseaux baloutches des trafiquants de drogue ou de réfugiés, et par les réseaux religieux: c'est le centre du sunnisme iranien, en lutte permanente avec la République islamique qui a fait du chiisme la religion d'Etat.

* Al Qaeda, Casting a Shadow of Terror, I. B. Tauris, Londres, 2003