Egypte

Al-Sissi musèle toujours plus la société civile, l’Occident se tait

A l’instar du Genevois d’adoption Mohamed Zaria, les défenseurs des droits de l’homme égyptiens sont continuellement harassés par le régime. Ce dernier les considère comme responsable des soulèvements de la place Tahrir en 2011

Lorsqu’il a quitté Le Caire, sa ville natale, en janvier dernier Mohamed Zarea ne savait sans doute pas que ce serait peut-être la dernière fois qu’il y mettrait les pieds. Empêché de voyager, régulièrement convoqué devant la justice, cet avocat de formation, vice-président de la Fédération Internationale des Droits de l’homme, (FIDH), est très inquiet face à l’évolution de la situation des droits de l’homme dans son pays. Depuis le début du mois, lui et quatre de ses collègues ont vu leurs comptes bancaires bloqués par une décision de la justice égyptienne.

Assis dans un bar près de la gare Cornavin à Genève, vêtu d’une chemise à carreau et d’une moustache blanche qu’il arbore fièrement, Mohamed s’exprime doucement. Il raconte son passé d’étudiant qui l’avait déjà conduit à manifester contre le gouvernement en 1988. Emprisonné et torturé à ce moment-là, Mohamed garde des traces indélébiles de son passage dans les geôles égyptiennes. «Je voulais mourir. J’ai tenté de me suicider deux fois sans succès», explique-t-il avec pudeur.

Une vie dédiée aux prisonniers égyptiens

Traumatisé par cette expérience, il décide de consacrer sa vie à combattre les supplices infligés aux prisonniers égyptiens. «J’ai écrit plus de 70 livres sur la torture en prison. J’ai visité toutes les prisons du monde arabe», raconte-t-il. Spécialisé dans l’obtention de dédommagements pour les victimes de mauvais traitements dans les cachots égyptiens, Mohamed représente en ce moment 239 personnes qui réclament une indemnisation. Avec succès. Depuis 2011, il a obtenu 2,614 millions de pounds égyptiennes de dédommagement (un peu plus de 200 000 francs suisses). Véritable historien de la torture en Egypte, l’homme de loi la date du temps des pharaons.

«Déjà à l’époque de la construction des pyramides, les travailleurs recevaient des coups de fouet. Les mauvais traitements ont toujours été présents dans la société égyptienne», regrette-il. Habitué des intimidations et des menaces, Mohamed a connu la répression sous l’ère Moubarak et même Morsi. Il affirme pourtant que la situation n’a jamais été aussi préoccupante qu’aujourd’hui. «Moubarak, au moins, laissait travailler les gens. Al-Sissi et ses services de sécurité nous harassent en permanence. Ils nous voient comme les uniques responsables de la révolution de 2011. Je ne peux pas retourner dans mon pays, sinon je finirais en prison».

«Le but est d’étouffer la société civile»

L’exil de Mohamed, Moataz al Fiergy le connaît aussi. Ancien directeur du Centre du Caire pour les Droits de l’homme (CIHRS) et aujourd’hui coordinateur pour le monde arabe au sein de l’ONG Frontline Defenders en charge de protéger les activistes partout dans le monde, il dresse un constat tout aussi sombre.

«La situation est catastrophique pour les défenseurs des droits de l’homme et les ONGs restées en Egypte. Tout le monde fait l’objet d’investigations. Les médias et les syndicats qui sont également visés. Le but est d’étouffer la société civile et de confisquer l’espace public». Résigné, Moataz blâme l’indifférence coupable de l’occident. «La communauté internationale a choisi son camp. Elle regarde sans rien dire. Ils ne comprennent pas que ce durcissement imposé par l’armée va finir par entraîner de l’instabilité, notamment chez les jeunes.»

Un plan bien rodé

Commencée en 2013, la purge voulue par les militaires est désormais une mécanique bien huilée. Ce sont près de 47 ONGs qui sont visées par des procédures judiciaires ainsi que 13 défenseurs des droits de l’homme empêchés de voyager. Parmi eux, 5 ont par ailleurs vu leurs fonds et ceux de leurs familles gelés. Parmi eux certains, comme Mozn Hassan persistent. Cette activiste féministe, dirige l’association Nazra. Son organisation est l’une des rares à avoir soulevé le problème du harcèlement sexuel dont les femmes sont victimes dans l’espace public égyptien.

Résolue à rester en Egypte malgré les dangers que cela comporte, elle est régulièrement traînée dans la boue par la télévision nationale et les médias progouvernementaux. «Je ne suis pas la seule à en souffrir. Ma mère a perdu des clients et reçoit souvent des appels de gens qui lui demandent pourquoi sa fille est une espionne», déclare-elle.

«Nous sommes actuellement dans l’œil du cyclone»

Les pressions sur les proches, Mohamed Lofty ne les connaît que trop bien. «2016 a été l’enfer pour mon organisation. Je ne compte plus les menaces par SMS, les filatures où les mises sur écoute. Sans compter les visites du ministère de l’investissement pour nous dire qu’ils allaient nous faire mettre la clef sous la porte». Le directeur de la Commission égyptienne pour les Droits et la liberté (ECRF) vit dans une inquiétude permanente.

Pris dans la tourmente depuis l’arrivée au pouvoir du général Al-Sissi, il a décidé de faire le dos rond en attendant des jours meilleurs. «Nous sommes actuellement dans l’œil du cyclone. Mais si nous tenons bon jusqu’à fin 2017, avec les élections, le gouvernement devrait avoir d’autres chats à fouetter». Redevenant grave il s’exclame. «Je comprends que les gens partent! C’est un choix personnel. Cela dépend du niveau de menace que chacun est prêt à supporter.»

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