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Alvaro Pico Malaver: «Encore aujourd’hui, c’est mon unité qui assure la protection de certains dirigeants des FARC».
© Mariusz Smiejek

Portrait

Alvaro Pico Malaver, le général colombien qui a osé la paix

Il a passé une bonne partie de sa vie à combattre la guérilla des FARC. Mais lors des négociations secrètes qui ont duré plus de deux ans, le général Pico Malaver a joué un rôle clé pour mettre fin au conflit

Cette semaine, Le Temps publie les portraits de «faiseurs de paix» participant ce jeudi 21 septembre aux Geneva Peace Talks. Cette conférence co-organisée depuis 2013 par le Bureau de l’ONU Genève, la Geneva Peacebuilding Platform et Interpeace est ouverte au public. Inscriptions sur Genevapeacetalks.ch


 

Si quelqu’un, il y a quelques années, lui avait prédit qu’il serait aujourd’hui là où il est, Alvaro Pico Malaver (il n’était alors «que» colonel de police) lui aurait ri au nez. «J’aurais cru à une blague. A l’époque, toute idée de paix relevait de la pure utopie.» Il se souvient de ce jour où son supérieur l’avait appelé pour lui proposer de faire partie de la délégation gouvernementale. C’est presque comme s’il n’en revenait toujours pas lui-même: «C’était invraisemblable. Ça semblait arriver de nulle part.» Pendant plus de deux ans, Pico Malaver (qui a gagné entre-temps les galons jusqu’à devenir brigadier général) a pourtant fait partie de ceux qui ont ardemment, et secrètement, négocié la paix avec leurs ennemis, la guérilla des FARC, l’une des plus anciennes et des plus aguerries du monde. Négocié, puis obtenu la paix.

Lorsqu’il est né, il y a cinquante-deux ans, les Forces armées de libération de Colombie avaient été créées un an plus tôt. C’est peu dire que Pico Malaver, qui a intégré comme jeune homme la police nationale colombienne, a consacré jusqu’ici l’essentiel de sa vie à combattre ces insurgés. Certes, la police, ce n’est pas l’armée. Mais encore aujourd’hui, ses unités dépendent du Ministère de la défense. Elles ont multiplié les assauts et les batailles, disposent d’hélicoptères, ont fait pendant un demi-siècle partie intégrante des forces nationales de contre-insurrection. Alvaro Pico Malaver a été, entre autres, directeur d’Interpol Colombie et a beaucoup travaillé dans le domaine des enquêtes criminelles. «Mais j’étais aussi dans diverses zones de combats intenses, se contente-t-il de rappeler. Nous sommes tous en étroite relation avec ce conflit.»

8 376 463 victimes

Ce jeudi, devant les autres participants des «Geneva Peace Talks» qui, comme lui, connaissent de près la guerre et la paix, le général devrait évoquer ces moments où il remettait symboliquement un drapeau colombien aux familles de ses collègues tués. Il décrira les souffrances de ceux qui ont perdu les bras ou les jambes, ont été enlevés par la guérilla, porteront pour toujours les blessures physiques ou mentales de ce «conflit tellement atroce». Puis il résumera tout cela d’un seul chiffre, ahurissant: 8 376 463 victimes à un titre ou un autre, selon le décompte officiel. Grosso modo comparable à la population totale de la Suisse.

Pendant deux ans, comme lui, sa famille et les rares amis proches qu’il avait mis dans la confidence n’en revenaient pas lorsqu’il prenait, une fois de plus, un avion en direction de La Havane, où se tenaient les négociations. Cinq généraux d’un côté, autant de cadres de la guérilla de l’autre: cette «sous-commission technique» devait trouver le moyen de dessiner les modalités de la fin du conflit armé. Ni plus ni moins.

Etablir la confiance

Le climat des discussions? «Tendu, très tendu.» La première condition d’un éventuel succès, auquel tout le monde avait encore grandement peine à croire? «Nous nous sommes mis d’accord pour poser des barrières qu’il ne fallait pas dépasser. Pas question d’aborder nos différences politiques ou idéologiques. Nous n’étions pas là pour essayer de nous convaincre mutuellement, ç’aurait été impossible.» Les morts, les blessés, les horreurs pèsent lourdement de part et d’autre. Mais ils n’empêchent pas de progresser sur des documents extrêmement techniques; un texte accompagné d’une trentaine de protocoles additionnels, qui visent à bétonner chaque détail de l’accord, aussi infime soit-il.

«Les négociations ont été ardues, mais elles se sont toujours déroulées dans le respect», insiste le général. Aucun lien d’amitié n’a pu s’établir par-dessus les tables des discussions. Mais la confiance a commencé à se tisser au fil de ces centaines d’heures de face-à-face.

Unité spéciale pour la paix

Pico Malaver ne le dira pas de cette manière, il craint trop de faire preuve d’«arrogance». Mais en parallèle à ces discussions, le général lance une initiative qui se révélera déterminante. Alors que l’accord éventuel est encore très loin, et qu’il n’est pas du tout question pour les FARC de se désarmer, il commence à créer une unité spéciale de la police pour l’unification de la paix, l’Unipep: quelque 3000 policiers, soigneusement choisis, dont la tâche consistera principalement à garantir la sécurité du processus.

S’il s’agit de «relocaliser» les ex-guérilleros dans des zones spécifiques (les FARC n’aiment pas le terme «regrouper»), s’il s’agit pour eux de «laisser les armes» (ils refusent le terme «déposer»), il faudra bien quelqu’un pour assurer leur protection. «Le moindre attentat ou une attaque auraient risqué de tout mettre par terre», souligne-t-il.

Les FARC sont devenus des citoyens comme les autres. Et c’est à nous, police nationale, de protéger leurs droits et leur liberté

L’accord de paix est conclu le 23 avril 2016. Accompagnés des policiers (armés) de l’Unipep, quelque 8000 membres des FARC commencent leur déplacement pour s’installer dans les 27 zones transitoires délimitées par les négociateurs, puis ce sont plus de 9000 armes qui seront livrées aux Nations unies. Pas un seul incident n’a été signalé. «Encore aujourd’hui, c’est mon unité qui assure la protection de certains dirigeants des FARC», note Pico Malaver.

Un incroyable gage de confiance, dont les fils remontent jusqu’à ces interminables discussions de La Havane. Le plus difficile, soit l’intégration complète des ex-guérilleros, est sans doute encore à venir. Mais aujourd’hui, Alvaro Pico Malaver n’en démord pas: «Les FARC sont devenus des citoyens comme les autres. Et c’est à nous, police nationale, de protéger leurs droits et leur liberté.»

Dossier
Les faiseurs de paix

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