Amanda Gorman se décrit comme une «fille noire maigre, descendante d’esclaves, élevée par une mère célibataire, qui peut rêver de devenir présidente». Si elle devait rédiger elle-même son portrait, elle ajouterait probablement aussi qu’elle était une «enfant bizarre», hypersensible aux sons, souffrant d’un trouble auditif, et de problèmes d’élocution qu’elle est parvenue à surmonter, un point commun avec Joe Biden. Ce sont ces difficultés-là qui l’ont poussée à se réfugier dans la lecture et l’écriture.

Même sur des pâtisseries

Poétesse de 22 ans, Amanda Gorman a fait sensation le 20 janvier, lors de la cérémonie d’investiture de Joe Biden, avec The Hill We Climb («La colline que nous gravissons»). Un poème adapté après l’attaque du Capitole du 6 janvier par une foule de trumpistes en colère.

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Depuis ce puissant appel à l’unité, où, vêtue de jaune et de rouge, elle accompagnait ses mots de gestes graciles, elle est couverte de louanges. Elle croule sous les sollicitations médiatiques, fait trembler les réseaux sociaux – elle a attiré deux millions de nouveaux abonnés en une seule journée sur son compte Instagram! –, et son image apparaît même sur des pâtisseries. Amanda Gorman a été propulsée en un rien de temps nouvelle icône américaine de 2021. Elle s’en étonne, avec malice. Et toujours cet immense sourire qui la caractérise.

C’est Jill Biden, la nouvelle First Lady, qui a suggéré de l’inviter. Amanda Gorman est ainsi devenue la plus jeune des poètes à participer à une cérémonie d’investiture présidentielle. Ses mots, puissants et justes, ont touché. Son élégant phrasé aussi. Charismatique, elle était loin d’être inconnue aux Etats-Unis. Elle a remporté son premier prix de poésie à l’âge de 16 ans. Trois ans plus tard, alors étudiante en sociologie à Harvard, elle est couronnée «meilleur jeune poète» des Etats-Unis. En 2017, c’est elle qui ouvre la saison littéraire de la Bibliothèque du Congrès. Elle incarne cette nouvelle génération d’auteurs engagés. Certains la voient comme la digne héritière de la défunte écrivaine et activiste Maya Angelou, poétesse de la cérémonie d’investiture de Bill Clinton en 1993.

La jeune Californienne est une militante rebelle, avec la douceur et la détermination comme principales armes, comme, d’ailleurs, sa sœur jumelle, Gabrielle, réalisatrice. Son inspiration, elle la trouve surtout dans les questions de races, d’oppression, de discriminations, de féminisme, et d’environnement aussi. Après la publication d’un premier recueil de poésie, elle fonde en 2016 une ONG, One Pen One Page, programme d’écriture pour les jeunes.

Depuis ce 20 janvier où elle a ébloui une partie de l’Amérique par son talent et sa maturité, ses prochains livres, dont un destiné aux enfants, connaissent déjà un succès de commandes sur internet. Elle dépasse même Barack Obama et son autobiographie Une Terre promise. L’ancien président lui a d’ailleurs consacré un tweet. Tout comme son épouse, Michelle Obama. Ou encore Hillary Clinton, qui a précisé qu’elle soutiendrait sa candidature à la présidentielle en 2036. Pourquoi 2036? Parce qu’aux Etats-Unis, l’âge limite pour prétendre à la Maison-Blanche est de 35 ans. Amanda Gorman va donc devoir prendre son mal en patience.

Consciente de l’importance de sa tâche, la jeune femme avait lu tous les poèmes de précédentes cérémonies d’investiture, ainsi que des discours d’Abraham Lincoln ou de Frederick Douglass, leader du mouvement abolitionniste, pour s’imprégner de leur façon de s’exprimer devant une nation divisée. Elle était encore en train de rédiger son poème pour l’Inauguration Day placé sous le thème de «L’Amérique unie» quand les événements du Capitole se sont déclenchés.

Elle a alors ressenti «horreur et dégoût», raconte-t-elle sur NBC. Mais surtout une «grande responsabilité». Ce jour-là, elle l’a terminé d’une traite, en l’axant encore davantage sur l’espoir, la réconciliation, la guérison. Ce ne sont pas les images de l’insurrection qui l’ont inspirée. Mais bien les mots. Ceux d’incompréhension ou d’effroi, partagés sur Twitter. «Nous avons vu surgir une force prête à briser notre nation, au lieu de la partager. Qui aurait détruit notre pays en essayant d’entraver la démocratie. Cette tentative a presque réussi. Mais si la démocratie peut être périodiquement retardée, elle ne peut pas être définitivement vaincue», lira-t-elle plus tard, de sa voix pleine d’assurance, devant des millions d’Américains.

«Je suis subjugué!»

Même Anderson Cooper, un des journalistes phares de CNN, n’a pas pu cacher son admiration, lors d’une interview. Il a lâché un «Wow, vous êtes juste… vous êtes géniale. Je suis subjugué!» «Je suis fière de me retrouver dans le club des difficultés d’élocution avec vous et le président Biden, ainsi qu’avec Maya Angelou», lui a déclaré la jeune poétesse. Si Joe Biden était bègue, son problème à elle était de buter sur certaines lettres, comme les «r». Elle a notamment réussi à surmonter ce problème grâce à Aaron Burr, Sir, une chanson du musical à succès Hamilton où les «r» ont la part belle.

Le 20 janvier, Amanda Gorman brillait aussi à travers ses bijoux, offerts par la papesse de l’audiovisuel Oprah Winfrey. Des boucles d’oreilles en or et diamant. Mais surtout une bague arrondie, en forme de cage à oiseau. Un hommage à Maya Angelou et son récit autobiographique Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage. Une cage pour rappeler le poids du racisme et de l’oppression. Et la fragilité de la démocratie. Car, finalement, elle ressemble aussi un peu au Capitole.

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Profil

1998 Naissance le 7 mars à Los Angeles.

2015 Publication d’un premier recueil de poèmes.

2021 Devient la plus jeune des poètes à participer à une cérémonie d’investiture présidentielle.

2036 Candidate à la présidentielle?


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