Avasin a grandi dans la violence, entre Bingöl et Diyarbakir dans l’est de l’Anatolie. Elle a vu l’insoutenable, elle était encore toute petite. Pour transcender l’horreur et échapper à un destin prévisible, elle a rejoint, il y a une quinzaine d’années, la guérilla du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Elle n’avait pas 16 ans. Nombreuses sont les femmes à avoir gagné la rébellion. Comme Julia, ou comme les trois militantes assassinées à Paris, le 9 janvier dernier. Elles prennent les armes pour défendre les droits et la dignité du peuple kurde, autant qu’elles fuient la misère et le carcan de traditions patriarcales. Derrière le combat des insurgés kurdes se dessine en filigrane une lutte pour l’émancipation des femmes.

Une photo montre Sakine Cansiz, l’une des trois victimes du meurtre de Paris, en treillis kaki à côté d’Abdullah Ocalan, le fondateur et leader historique du PKK. Ils se tiennent debout sur une estrade en bois, côte à côte. C’était probablement en 1992. Présente dès la création du parti en 1978, Sakine Cansiz est la première femme à atteindre le sommet de la hiérarchie. Inspiré par le marxisme, pétri de lutte des classes et d’égalitarisme, Abdullah Ocalan veut libérer les Kurdes de toutes les oppressions. Il voit dans la promotion de l’égalité des sexes un bélier pour transformer la société kurde, tribale, féodale et par nature conservatrice. Sakine Cansiz crée le front des femmes, qui devient un mouvement au sein du mouvement, avec sa propre organisation militaire. Le PKK affine sa rhétorique et fait de l’émancipation des femmes un combat autant qu’un argument de recrutement.

Dans les années nonante, les femmes représentent jusqu’à 30% des combattants de l’armée clandestine et il y aurait encore aujourd’hui près d’un quart de femmes parmi les 5000 rebelles armés. D’autres guérillas d’extrême gauche ont recruté des femmes, mais pas dans la même proportion. Elles partagent les mêmes tâches que les hommes, manient les mêmes armes, s’entraînent de même, portent le même treillis assorti d’une longue ceinture de tissu. La coiffure diffère, les cheveux sont portés longs, noués en queue-de-cheval, dernier signe d’une féminité d’amazone. Les familles furent dans un premier temps opposées à laisser partir les filles vers une activité réservée normalement aux hommes, mais l’interdiction stricte des rapports sexuels au sein de la guérilla, de toute activité récréative, l’alcool est proscrit aussi, eut raison des réticences.

Sa longue chevelure d’ébène, lisse, encadre un visage émacié aux traits volontaires. Avasina a du mal à respirer, elle se relève, rapproche sa chaise, presque haletante. Il y a la méfiance, la peur de se faire dénoncer, mais surtout l’émotion. Par où commencer? Il y a tant à dire: «La souffrance, la prison, la torture, les opérations, les morts, les injustices, les amis.» Avasin n’est pas son vrai nom, ça signifie bleu comme l’eau vive des torrents, un nom de guerre répandu parmi les combattantes du PKK. Elle est née à Diyarbakir, en 1983, mais garde des liens très forts avec son village de la province de Bingöl. Et retourne souvent l’été dans ce qu’elle considère comme sa vraie maison. C’est là, dans la campagne alentour où ses jeux d’enfant la ramènent sans cesse, qu’elle rencontre pour la première fois les rebelles. Elle n’a pas 10 ans.

«Une nuit, à Diyarbakir, j’ai été réveillée par des coups de feu, ma mère m’a pris dans les bras pour me protéger des balles perdues: lorsque le silence est revenu, j’ai vu les corps, le sang, quatre jeunes hommes présentés plus tard comme des rebelles avaient été liquidés par les forces de l’ordre en bas de chez nous. L’un d’eux avait même tenté de se réfugier dans notre allée, où les militaires l’ont débusqué. Je me souviens encore de ses cris, de ses dénégations pour dire qu’il n’avait rien à voir avec le PKK, et des insultes proférées par les militaires. Je me suis dit que nous les Kurdes étions seuls, et j’ai senti pour la première fois l’injustice dont nous étions victimes en tant que peuple.»

Au milieu des années nonante, la répression culmine avec la destruction de milliers de villages, soupçonnés d’abriter ou d’appuyer les rebelles. Durant ces années noires, aucune famille n’est épargnée. Les violences policières radicalisent la rébellion qui voit ses rangs grossir. La figure du rebelle qui résiste aux oppresseurs devient populaire. «Toute ma famille sympathise avec la rébellion. Une soixantaine de membres du clan auquel nous appartenons, parents proches ou éloignés, ont rejoint le PKK.» Un oncle a embrassé la cause révolutionnaire, il est appréhendé et meurt peu après en détention. Son corps est suspendu à un filin, treuillé par un hélicoptère, et exhibé au-dessus du village.

La violence s’immisce aussi dans le foyer d’Avasin; son père, battu par des compagnons d’armes alors qu’il effectue son service militaire en 1980, garde depuis des séquelles psychologiques invalidantes. «Il ne se rase pas lui-même», raconte-t-elle. «Il devenait parfois violent, battait ma mère. Une fois, il a tenté de me jeter par la fenêtre, ma mère s’est interposée et a pris les coups.»

Avasin quitte l’école avant la fin de sa scolarité, «ma famille avait des préjugés sur le rôle des filles, je n’avais pas le droit de porter de pantalons, ni de parler en public. Les activités autorisées aux filles étaient limitées», et l’école n’en faisait pas partie. «Je me suis rendu compte de ce déséquilibre plus tard lors d’un meeting tenu par un parti pro-kurde, proche du PKK, des femmes parlaient dans un microphone devant un parterre mixte. Il était question des droits des femmes.» Elle rejoint le PKK tout naturellement, en rendant de petits services. «Nous étions deux copines, nous parlions de faire le pas; devenir militante avec une arme, cela faisait rêver. J’y suis allée, pas elle. Je l’ai revue il y a quelques semaines par hasard, elle regrette de ne pas m’avoir suivie. Et moi, j’ai vu à quoi j’avais échappé: un mari non désiré, qui me forcerait à porter un foulard et une longue jupe sombre.»

Après son engagement dans le PKK, la réalité la rattrape vite, elle se fait arrêter et condamner de manière expéditive à sept ans de prison, pour complicité. «Ils n’ont heureusement pas pu prouver mon affiliation au mouvement, j’aurais pu écoper d’une peine plus lourde.» Pendant les quatre années et huit mois qu’elle passe effectivement derrière les barreaux, Avasin en apprend plus sur les Kurdes, sur le mouvement féministe que dans le reste de sa vie, «dans la prison, il y avait beaucoup de militantes. Elles aidaient et encadraient les autres détenues. La journée se partageait entre différentes activités éducatives, toutes organisées par des codétenues. Je serais presque restée plus longtemps pour apprendre davantage. Tout ce que je sais, je le dois à mes camarades de prison.»

Depuis sa libération, elle se montre discrète. Suspectée de recruter pour le mouvement et de le financer, elle est sous le coup d’une nouvelle procédure judiciaire, risque gros et ne peut rien dire de ses activités. Sa famille seule sait son affiliation au mouvement mais rien de plus. «Mon frère plaisante parfois sur ce que je suis devenue. Je lui ai demandé récemment de m’aider à laver la vaisselle et il a rétorqué, en riant: «Voilà ce que nous apporte le PKK!» Mais même ma mère reconnaît aujourd’hui que le parti a contribué à améliorer le sort des femmes.»

Le Parti pour la démocratie et la liberté (BDP), la vitrine légale du PKK, poursuit légalement le projet d’émancipation des femmes. D’abord, en son sein, en promouvant la parité: un homme et une femme coprésident d’ailleurs le parti. Ensuite, à travers des campagnes d’information pour changer les mentalités et la société. Mais le chemin reste long, même si, comme Leyla Zana, certaines révolutionnaires ont acquis un statut de passionaria, les femmes ne constituent encore qu’une minorité parmi les élus du BDP. Les traditions patriarcales perdurent elles aussi. Une étude réalisée par l’International Crisis Group (ICG) en 2007 montre que plus de 50% des femmes kurdes du sud-est anatolien se marient avant l’âge de 18 ans. Les mariages arrangés au sein de la famille – traditionnellement entre cousins germains – restent la règle dans les campagnes.