Une foule, des pleurs et des éloges en cascade. Et puis le déluge qui s’abat sur le cortège funèbre qui s’éloigne en direction de la cathédrale de la Sainte-Trinité d’Addis-Abeba. Les funérailles d’Etat du premier ministre éthiopien Meles Zenawi ont été dimanche à la hauteur du personnage: austères et immanquables.

Tôt le matin, plusieurs milliers de personnes se sont regroupées à Meskel Square, la plus grande place de la capitale éthiopienne, tandis que régnait sur le reste de la ville un calme inhabituel. Les différents corps de l’armée et de la police ont fini de remplir la place, avant qu’une centaine de chefs d’Etat et de gouvernement, de ministres et de diplomates ne les rejoignent, trois heures plus tard. A l’arrivée du cercueil de Meles Zenawi, décédé le 20 août dernier à Bruxelles après vingt et un ans à la tête de l’Ethiopie, beaucoup ont fondu en larmes, y compris dans les rangs des militaires. Ils ont eu tout le temps de sécher leurs larmes pendant les longs discours de chefs d’Etat et de gouvernement venus saluer la perte «d’une voix pour l’Afrique».

Le Béninois Boni Yayi, président de l’Union africaine, a été le premier à saluer «l’énergie» et «la vision» de Meles Zenawi, ainsi que son «panafricanisme». Lui succédant, l’Ougandais Yoweri Museveni a livré un discours décousu qui ne laissera sans doute aucun souvenir marquant aux Ethiopiens. Le président du Rwanda, lui, a été plus digne de sa fonction en revenant sur la politique de développement de son homologue éthiopien qui vaut aujourd’hui au pays de figurer parmi «les croissances économiques les plus rapides du continent». Paul Kagame a aussi insisté sur l’implication du dirigeant éthiopien dans la Corne de l’Afrique dont il a contribué à la «stabilité et à la paix». Dans la même fibre, pour le Sud-Africain Jacob Zuma, Meles Zenawi restera l’homme qui transformé l’Ethiopie, un «pays où l’on a faim», en celui «qui se développe».

Enfin, Susan Rice, ambassadrice des Etats-Unis auprès des Nations unies, a dressé un portrait élogieux du dirigeant éthiopien, «mû non pas par une idéologie mais par sa vision» de l’Afrique. L’envoyée de Barack Obama en a profité pour réitérer le soutien du chef de la Maison-Blanche à Addis-Abeba, en rappelant, très diplomatiquement, au principal allié de Washington dans la Corne de l’Afrique ses manquements au respect des droits de l’homme: «Nous soutiendrons l’Ethiopie dans sa consolidation de la démocratie, tout en continuant à promouvoir son développement économique.»

Reste à savoir quel sera l’impact du décès du «leader visionnaire» sur la Corne de l’Afrique, dont la stabilité demeure précaire. En témoigne la semaine d’émeutes que vient de vivre Mombasa, une ville du sud du Kenya, après le meurtre d’un dignitaire musulman, à qui les Etats-Unis reprochaient des liens avec les shebab, ces milices islamistes alliées à Al-Qaida en Somalie. En témoigne aussi la difficulté du Soudan et du Soudan du Sud à s’entendre sur leur coexistence pacifique.

Dans l’immédiat, la succession de Meles Zenawi devrait être assurée par le vice-premier ministre Hailemariam Desalegn, à qui il reste encore à être investi par le parlement. Agé de 47 ans, il devrait rester en poste jusqu’aux prochaines élections en 2015.

Néanmoins, pour l’International Crisis Group, l’ère «post-Meles» pourrait déboucher sur «un gouvernement plus faible, un système sécuritaire plus influent et une stabilité interne compromise». Résultat, à l’échelle de la Corne de l’Afrique, l’affaiblissement d’Addis-Abeba «pourrait menacer la viabilité des interventions militaires éthiopiennes en Somalie et au Soudan, exacerber les tensions avec l’Erythrée et, plus généralement, remettre en question son rôle en tant qu’allié clé de l’Occident dans la lutte antiterroriste».

Plus mesuré, Mehari Tadelle Maru, de l’Institute for Security Studies à Addis-Abeba, estime que «s’il doit y avoir une lutte pour le pouvoir, elle sera contenue au sein du parti [majoritaire: le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien]. Ses dirigeants essaieront d’éviter tout risque d’instabilité pour les institutions». Quant à la communauté internationale, «elle ne changera pas son approche sur le plan économique, mais en profitera sans doute pour mettre la pression concernant les droits de l’homme». En l’occurrence, les Etats-Unis ont déjà donné le ton.

Hier, le dauphin de Meles Zenawi se voulait rassurant. Evoquant «la vision de notre renaissance» développée par celui qui a doté l’Ethiopie d’une croissance à deux chiffres, Hailemariam Desalegn a assuré que «nous mettrons tous en œuvre ses plans et ses ambitions». Un discours qui risque de ne pas suffire ad vitam aeternam.

Washington a rappelé très diplomatiquement les manquementsde son allié au respect des droits de l’homme