Le Temps: Vous affirmez dans votre dernier livre* que nous assistons à l'effondrement du droit international. Pourquoi?

Jean Ziegler: Il y a d'abord l'effet d'une économie globalisée soumise à la dictature des cosmocrates, les dirigeants des principales sociétés transnationales privées du monde. Pour rentabiliser le plus vite possible leurs capitaux, les nouveaux féodaux n'ont plus besoin des Etats. Ils ont encore moins besoin de ce plus petit dénominateur commun qui lie les Etats entre eux: les Nations unies. L'Union européenne, l'OMC et le FMI leur suffisent, puisque ces trois institutions leur mangent dans la main. Or les principaux sujets du droit international, ce sont les Etats, ces Etats dont la souveraineté ne cesse ne diminuer face aux coups de boutoir du commerce mondialisé.

– La puissance des multinationales qui se jouent des frontières est-elle la seule raison de l'affaiblissement du droit international? L'explication est peut-être un peu courte. Ce n'est pas Coca-Cola qui torture à Abou Ghraïb…

– Non, ce n'est pas la seule. L'agonie actuelle du droit international est à chercher avant tout du côté des Etats-Unis. L'administration Bush met en pratique, avec une implacable férocité, un agenda impérialiste dont les grandes lignes avaient été esquissées en son temps par Henry Kissinger dans sa thèse universitaire.

– Que disait cette thèse?

– Que le multilatéralisme ne débouche que sur le chaos, que le respect du droit des peuples à l'autodétermination et de celui des Etats à la souveraineté ne permet pas de garantir la paix. Or seule une puissance planétaire a les moyens matériels et la capacité d'intervenir partout en temps de crise. Elle seule est capable d'imposer la paix. En résumé: la force morale, la volonté de paix, la capacité d'organisation sociale de l'empire sont supérieures à celles de tous les autres pouvoirs, ce qui légitime son intervention partout. Cette théorie impériale de Kissinger est devenue l'idéologie dominante aux Etats-Unis.

– Et comment cette doctrine est-elle utilisée aujourd'hui?

– Elle est bien plus qu'utilisée, elle a été développée, et même pervertie jusque dans les derniers retranchements du cynisme! Elle sert de fondement à des dérives inadmissibles, que l'Europe n'a même pas le courage de dénoncer avec la virulence qui s'imposerait. Imaginez par exemple que, au nom des mesures d'exception antiterroristes qui sont devenues la nouvelle grille de lecture du monde post-11 septembre, le président américain a signé le 18 septembre 2004 un ordre présidentiel secret autorisant la formation de commandos opérant en dehors de toute loi nationale ou internationale. Leur objectif est de pourchasser, d'arrêter, d'interroger, puis parfois d'exécuter des «terroristes» partout dans le monde. Plus accablant: le président des Etats-Unis décide désormais lui-même lesquels des gars capturés par ses troupes seront ou ne seront pas protégés pas les Conventions de Genève! Nous assistons à la destruction méthodique du droit international. L'équipe Bush ne voit dans les institutions internationales que le prolongement de sa conception particulière de la démocratie, cette «liberté» qui rime d'abord avec libre-échange.

– Les Américains vous jugent anti-américain, on peut les comprendre. Ils multiplient les pressions pour obtenir votre révocation en tant que rapporteur spécial de l'ONU sur le droit à l'alimentation…

– Je ne suis pas un cas isolé. Washington contrôle de très près les hautes sphères onusiennes afin d'éviter toute mauvaise surprise, toute critique des déviances de l'empire. Mon statut de rapporteur depuis septembre 2000 me garantit l'immunité, et l'indépendance la plus absolue. Je vais sur le terrain, j'observe, je rapporte. Ce que j'y vois est grave. Le droit à l'alimentation s'aggrave, la faim progresse. Les multinationales, et pas seulement américaines, profitent des situations de famine pour diffuser les OGM dans le tiers-monde, ce que tout le monde n'accepte pas. Mes conclusions sont basées sur des faits objectifs, qui figurent dans mon rapport. Anti-américain? Non, observateur de la détresse du monde.

– Vous prétendez qu'il existe, sous la Maison-Blanche, une cellule secrète chargée d'analyser les CV de tous les candidats à des postes élevés aux Nations unies afin de «filtrer» les mauvais candidats, ceux qui ne plaisent pas aux Américains. C'est mieux qu'un thriller. Vous n'en rajoutez pas un peu?

– Au contraire. C'est tellement vrai que la cellule en question n'a rien de secret. Je constate que pratiquement aucun fonctionnaire au-delà du grade P-5 ne bénéficie de la moindre promotion sans l'assentiment du Bureau ovale. Quelle que soit sa fonction dans la vaste galaxie onusienne, et quelle que soit sa nationalité, c'est ainsi.

– Un exemple?

– En 2003, l'Allemand Michael Steiner terminait son mandat de haut représentant de l'ONU au Kosovo (ndlr: la province est sous tutelle de l'ONU aux termes de la résolution 1244 de juin 1999). Un candidat faisait l'unanimité, l'excellent diplomate suédois Pierre Schori. Normalement, la procédure est simple: le haut représentant à Pristina est proposé par le Conseil des ministres de l'UE, un choix entériné, par pure forme, par Kofi Annan. Or que s'est-il passé? La cellule en question a découvert que Schori, compagnon de route d'Olof Palme, avait manifesté dans ses jeunes années contre l'agression américaine au Vietnam. Washington a fait pression sur le secrétaire général de l'ONU, et Schori n'a pas été nommé. Aujourd'hui, toute critique de ce que j'appelle la violence structurelle, ou contre une quelconque violation du droit international, est durement châtiée par les Etats-Unis. Les Nations unies sont très affaiblies. Je me demande si elles vont survivre encore très longtemps.

– Que vous inspire la nomination du vrai faucon Paul Wolfowitz à la tête de la Banque mondiale?

– Une grande désolation.

*«L'Empire de la Honte», Jean Ziegler, Fayard, 325 pp.