L'horreur et la haine ont forcé la porte. D'abord, le pays n'a voulu entendre qu'en sourdine le message de Falloujah. Par accord tacite, les chaînes de télévision ont décidé de ne pas montrer les corps des quatre Américains carbonisés dans leurs voitures, traînés dans les rues, puis pendus – informes corps brûlés – à l'armature d'un pont sur l'Euphrate. Mais les images, quand elles existent, ont leur vie propre: sur Internet. L'autocensure tombe. La photo des pendus du pont, derrière la foule irakienne jubilante, occupait jeudi une bonne partie de la première page du New York Times. L'Amérique est secouée, en commençant par Moyock, en Caroline du Nord, où la société qui employait les quatre hommes a son siège. Pour noircir encore un peu le tableau, elle s'appelle Blackwater, et protégeait officiellement dans le triangle sunnite des convois de ravitaillement.

L'onde de choc est puissante. Falloujah 2004 renvoie à Mogadiscio 1993: le même acharnement sur les corps, le même triomphe de la foule avaient amené Bill Clinton à retirer les troupes américaines de Somalie. Mais ça n'a rien à voir. L'embuscade de Mogadiscio était un événement isolé. En Irak, il y en a tous les jours. Plus de 600 morts déjà, rien que parmi les militaires américaines. Et la force d'occupation n'est pas près de se retirer. Paul Bremer, le proconsul qui est tout juste à trois mois de son départ, a dénoncé une «barbarie inexcusable», et il promet de punir les coupables. Scott McClellan, le porte-parole, transmet toujours le même message: «Nous ne nous laisserons pas intimider.» John Kerry lui-même, sortant de son opération à l'épaule, dit que «ces ennemis ne l'emporteront pas».

Les ennemis? La joie de la foule à Falloujah autour des corps américains réduits en cendres, comme celle de Mossoul dimanche après la mise à mort de deux autres contractuels civils ébranlent des certitudes aux Etats-Unis, et elles contredisent les explications des généraux. Ils affirmaient que la tension baissait peu à peu dans le triangle sunnite. Les Marines arrivaient d'ailleurs pour reprendre le contrôle de Falloujah. Ils n'auraient bientôt face à eux qu'un adversaire désespéré: quelques centaines de «terroristes étrangers» attirés par l'odeur du sang américain. La preuve: la fameuse lettre du Jordanien Abu Zarqawi à Al-Qaida, demandant de l'aide pour semer le chaos en Irak. Mais, outre qu'il est difficile de croire sans preuve ce que disent les généraux à propos de ce message, les images de l'embuscade de mercredi et de ses suites sont pour l'administration américaine un terrifiant démenti: devant leurs yeux, il y a d'abord la rage sans contrôle des Irakiens, et pas des seuls sunnites.

Les chefs de l'insurrection ont naturellement pour but d'empêcher la poursuite de l'entreprise américaine: le transfert symbolique du pouvoir à un gouvernement irakien à fin juin, et les opérations de reconstruction.

Le plus puissant des ambassadeurs

L'affaire de Falloujah a déjà eu un premier effet: la foire aux contrats, qui devait s'ouvrir lundi à Bagdad, a été annulée par l'autorité d'occupation. Sécurité trop précaire. Cinq milliards ont déjà été dépensés, 8 autres sont sur la table, et 1200 projets sont financés. Le Pentagone, qui coiffe l'entreprise, incite par tous les moyens les entreprises à s'engager en Irak. Mais, de l'autre côté, le Département d'Etat recommande aux Américains de ne pas se rendre à Bagdad. Les grandes sociétés qui sont déjà sur le terrain ne se retireront pas, mais elles s'installent dans des bunkers et engagent à tour de bras des hommes armés dans des officines comme Blackwater.

La transition politique n'est pas en meilleur état. Lakdhar Brahimi, l'adjoint de Kofi Annan, doit arriver à Bagdad pour reprendre ses consultations. Mais l'ayatollah Sistani, le guide le plus écouté des chiites, est encore plus hostile qu'avant à la manière dont se prépare ce transfert. Les fidèles de l'ayatollah Sadr, plus jeune et plus radical, sont déchaînés après la fermeture de leur journal par l'occupant.

Paul Bremer, pourtant, répète qu'il sera parti dans trois mois. Washington lui cherche un successeur, qui sera le plus puissant des ambassadeurs américains. Le nom de Paul Wolfowitz, l'actuel adjoint de Donald Rumsfeld, qui fut ambassadeur en Indonésie, circule avec insistance. Il y aurait une certaine logique dans l'installation à Bagdad du plus tenace des théoriciens de la guerre contre le régime de Saddam Hussein.