«Il n'y a plus rien», confie l'un des rapporteurs de la commission d'enquête, à son arrivée à Kaboul. «La plupart des maisons ont été détruites, le bétail a disparu et les familles ont fui», ajoute encore ce membre de la délégation dépêchée par Kaboul à Shindand, dans l'ouest du pays, à la suite de la bavure de l'OTAN, qui a fait plus de 90morts civils. Nous sommes à la fin du mois d'août et l'Afghanistan vient de subir la plus importante bavure depuis l'intervention de la communauté internationale, fin 2001.

«Mort à l'Amérique!»

Hamid Karzaï est furieux. Pour la première fois, le président exige de renégocier la présence des forces étrangères sur le terrain et surtout leur intervention. Difficile, répondent les commandements de l'OTAN et ceux de la coalition, qui souhaitent conserver le bénéfice de la surprise lorsqu'ils interviennent. Or, le président afghan demande que l'armée afghane, déployée un peu partout dans le pays, soit désormais tenue au courant des frappes aériennes, afin de pouvoir dire si oui ou non il y a un risque de bavure.

Ce bras de fer sera vite tranché en faveur des forces étrangères, après la discrète entremise de Washington. Traque des terroristes oblige. Pourtant, la commission d'enquête se demande s'il y avait une réelle présence talibane dans cette région hautement sensible: les Américains y construisent depuis trois ans l'une des plus grandes bases militaires du pays, à quelques encablures à peine de la frontière avec l'Iran.

Cette tragédie a laissé des traces dans la population afghane. Témoins, ces nombreuses manifestations, aux cris de «mort à l'Amérique!», qui se sont déroulées dans la capitale. «Les Américains ne sont pas là pour nous aider. Ils détruisent nos maisons et tuent des innocents», déplore un jeune étudiant à la faculté de droit de Kaboul. Les Etats-Unis ont, de leur côté, affirmé que de nombreux talibans se trouvaient bien dans la région. «Ils doivent le prouver», s'emporte Nematullah Sharani, ministre des Affaires religieuses et responsable de la commission d'enquête, avant d'ajouter: «De tels bombardements éloignent la population du gouvernement. Les gens sont de plus en plus en colère contre ce processus de paix.» Selon la Commission afghane des droits de l'homme, les erreurs des forces internationales auraient fait près de 10000 morts civils en sept ans. Des chiffres sous-estimés pour le collectif d'ONG Acbar, qui regroupe une centaine d'organisations humanitaires réparties dans tout le pays.

Conséquences désastreuses

Ce n'est pas la première fois que les forces internationales sont accusées d'être responsables de la mort de civils. Dans les zones de combat, la population a développé une véritable haine de la présence militaire internationale et se met parfois à soutenir l'opposition talibane. Hamid Karzaï a d'ailleurs affirmé, fin août, qu'il craignait que les bavures n'aient des conséquences désastreuses sur la stratégie de pacification du pays. «Au printemps 2002, la coalition a bombardé un convoi, sur la route entre Kandahar et Kaboul. Un convoi de chefs de tribu pachtounes qui venaient faire allégeance au gouvernement. Beaucoup avaient été proches des talibans. Ils se sont réunis et ont décidé qu'il fallait donner leur chance aux nouvelles autorités. Ils ont pris la route de Kaboul. Le commandement américain les a pris pour une colonne de combattants remontant vers la capitale. Ils ont bombardé le convoi. Il y a eu de nombreux morts, de nombreux chefs de tribu», raconte un expert français. Selon lui, cette bavure est un tournant dans le processus de paix: «Après ça, plus aucun chef pachtoune proche des talibans ne s'est tourné vers Kaboul», ajoute-t-il, un brin dépité.

Pour leur défense, les forces internationales indiquent que les talibans utilisent les populations civiles comme bouclier humain. Dans la plupart des districts où ils se sont réimplantés, les extrémistes contrôlent souvent la population par intimidation. «Ils entrent dans les villages et profèrent des menaces. Tous ceux qui sont proches du gouvernement sont au mieux chassés, au pire supprimés. Même les enseignants. Les écoles ferment», explique un journaliste local à Kaboul, avant d'ajouter: «Ils ont compris que le développement est lié à la sécurité. Et que sans sécurité, la reconstruction du pays n'avance pas. Ils ont besoin de la guerre.» Et les bavures, comme celle de la fin du mois d'août, font leur nid.